Chronique L'Avalé du Val par Nicolas Proulx

Chronique L’avalé du Val – Sortie tardive

Sortie tardive

C’est le matin. Je suis seul. Tranquille. Mon vélo dort. J’écoute les Nocturnes de Chopin.

Comme si tout ça allait de soi.

En vérité, je n’écoute presque jamais de musique classique. Je n’arrive pas à l’apprécier. J’ai essayé, j’ai même sorti jadis avec une violoniste classique qui trippait sur Schumann, le grand romantique. Ça n’a pas duré, allez savoir pourquoi…

J’ai pourtant l’intuition que la musique classique peut toucher l’âme comme aucune autre forme artistique, de façon globale, enveloppée. Holistique. Une sorte de synthèse ressentie du corps et de l’esprit, de la matière et de l’immatériel.

Mais je n’en sais rien, n’y connais rien. Ma tranquillité, ici, est factice.

J’écoute du Chopin. C’est le matin. Je suis seul. Mon vélo m’attend. Et je n’ai probablement rien d’autre à dire.

Pourtant, je parle encore, je pavoise, je claironne, je m’autorise une parole au nom d’un faux savoir, d’une mise en scène bancale de ma propre ignorance.

Une vielle amie, vaguement freudienne, disait: on parle, au fond, de ce qui nous dérange, de ce qui nous irrite; toute parole cache le sous-texte de profonds conflits en soi.

Ma mère disait, elle: on parle toujours de soi, surtout quand on parle des autres.

Les bons écrivains conseillent tous: parle de ce que tu connais!

J’écoute Chopin. Je suis seul. Mon vélo piaffe dans la remise.

Je pense à Marguerite Duras qui parle du livre. Le livre qui surgit un jour en elle au moment où elle est prête à l’écrire. Je pense à sa façon d’écrire si habitée. Je pense à Anaïs Nin qui écrivait comme elle aimait, comme elle éprouvait. Je pense à des femmes. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être parce qu’elles en connaissent plus que moi.

Parle de ce que tu connais …

Chopin s’est tu.

* * *

Je sens le vent froid prendre tout mon corps. Je descends la rue de la Rivière jusqu’au pont du ruisseau Benda. Je tourne sur le chemin Neider et prends la piste cyclable. Là-bas, dans le tournant, la forêt flambe. Je monte sportivement jusqu’à l’érablière devenue un bain de couleurs. Le bruyant tapis de feuilles est si épais qu’il ralentit ma course. Sous les grands pins, les millions d’aiguilles forment un tapis beaucoup plus tendre et silencieux où je roule comme une bille sur un carré de feutre. Je ne surprends pourtant pas le chevreuil qui dort peut-être à cette heure ou m’épie sans bouger, tendu par le temps de la chasse qu’il sent venir. J’arrive au rang 3, tourne à droite et descends jusqu’au bout. C’est la campagne, les fermes, les champs, les granges, un cycliste qui roule …

Parle de ce que tu connais.

Je connais le sentiment de liberté que de monter sur mon vélo, m’asseoir sur la selle, clipper mes souliers à mes pédales, prendre de la vitesse et sentir le vent. Je connais le premier tournant de la piste cyclable, je sais à quelle vitesse le prendre et le privilège que d’y être. Je sais à peu près où vit le gros porc-épic près du grand érable déraciné. Je connais le pré caché qu’on peut rejoindre à gauche en passant sur un petit pont de planches pourries; c’est à ce pré que je pense quand Jean Ferrat chante Mourir au soleil.

C’est lui, Ferrat, sa musique, qui m’amène à la conclusion de ce texte chambranlant comme une veille grange en plein champ.

Ferrat que mon père aime tant.

Nicolas Proulx

Racine, le 12 octobre 2020

lapromessedunord.com

 

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