Le Val-Ouest

Le goût de la langue

Ce texte est tout d’abord paru dans la plus récente édition du Moulin Express de Lawrenceville.

Ma mère avait une 7e année forte. Mon père ? Une Rhétorique, soit six ans de cours classique. Il n’a pas fait les deux dernières années, les années de philosophie. Il s’est plutôt inscrit aux HEC. Je ne sais pour quelles raisons. Après les HEC, il est devenu fonctionnaire à la Régie de l’électricité et du gaz. C’était avant René Lévesque, avant qu’Hydro-Québec ne nationalise les compagnies d’électricité sur l’ensemble du Québec. Quand l’ordre des Comptables agréés a été créé, il a dû ajouter à sa formation pour y être admis. Ce qu’il a fait en suivant des cours par correspondance, en anglais. J’ai cru comprendre qu’à l’époque, l’équivalent n’existait pas en français. Ça le servait bien puisque 75% des compagnies dont il devait faire l’audit comptable étaient anglophones.

Mon père était un lecteur assidu du quotidien Le Canada. À sa disparition, il s’est abonné au Devoir. Il achetait également La Presse. La fin de semaine, s’ajoutaient les hebdomadaires La Patrie et Le Petit Journal dont il nous faisait lecture, ma sœur et moi, des bandes dessinées. Quelques titres me reviennent encore. Placid et Muzo, Mandrake le magicien, Jacques le Matamore, Dick Tracy. Ce dernier portait une montre-bracelet avec écran de télécommunication. Apple n’a rien inventé ! Papa aimait bien ces rendez-vous et nous aussi. C’était une heure bénie, débordante d’affection.

Pourtant, la gardienne de notre parlure était ma mère. Elle le faisait sans prétention, simplement, au hasard de nos babillages et bavardages ou des dires venus d’ailleurs. Elle saisissait le génie de la langue. Les « Si j’aurais su, j’aurais pas v’nu ! 1» n’étaient pas admis. Je l’entends encore nous reprendre « on ne dit pas si j’aurais, on dit si j’avais ». Elle semblait aussi connaitre le sens premier des mots. Malade, je n’avais pas un excès de fièvre, mais un accès de fièvre. Cet apprentissage m’aura permis de corriger un prof universitaire de psycho qui ne s’est résigné à me donner raison qu’après vérification dans le dictionnaire. Elle aimait faire des mots croisés et si son écriture était simple, elle était précise et sans faute. Elle avait à cœur de bien transmettre sa langue maternelle.

L’œuvre du temps

Mes parents ont été de la génération qui portait encore sur ses épaules et dans sa tête le poids de la suprématie économique anglaise. C’était avant le Maîtres chez nous de la campagne électorale de 1962 des libéraux de Jean Lesage. Moment charnière qui a donné lieu à un réveil du fait français et de la fierté québécoise.

Pierre angulaire de la défense du fait français, la loi 101 de 1977 ne semble toutefois plus en mesure d’en freiner l’érosion. Il m’arrive de penser que la Révolution tranquille aura eu un effet pervers sur la survie du français en Amérique. Le Québec s’est ouvert au monde, un monde multiforme, multi réseaux, multi croyances, multi allégeances tant et si bien que son caractère distinctif se noie dans une diversité planétaire. Les liants sociaux qui tenaient ensemble les composantes de l’identité québécoise et qui avaient nom la langue, la religion et la famille nombreuse se sont dissouts dans la multitude des valeurs et des croyances.

Les langues se côtoient, les économies se croisent, les cultures se mixent. Les langues maternelles perdent de leur poids relatif dans l’échelle des valeurs des uns et des autres.

Réagir ou se complaire ?

Malgré ces considérations, je n’arrive toujours pas à « adresser » une question, un sujet, un dossier. Je peux adresser une enveloppe, une lettre à quelqu’un. Je peux m’adresser à quelqu’un. On peut m’adresser la parole. Mais adresser une question, un sujet, un dossier, non je ne peux pas. Je sursaute et les oreilles me frisent chaque fois que j’entends l’expression. Je réagis comme ma mère devant un « si j’aurais ». Et peut-être plus parce l’expression est le fait de l’omniprésence envahissante de l’anglais, langue devenue universelle.

Je n’arrive pas davantage à comprendre cette tendance forte des entrepreneur(e)s francophones d’ici à choisir des noms anglais pour leur entreprise. Les Français ne font guère mieux. Mince consolation. Doit-on cacher ce visage français qui nous distingue ou en faire plutôt un objet de fierté ? Chaque fois que ça m’est possible, j’essaie de ne pas faire comme toulmonde, pour avoir le sentiment d’exister comme personne, comme individu. Je sais bien que je n’échappe pas pour autant aux pressions sociales qui me conditionnent. Un ami me disait pouvoir vivre en anglais sans problème, mais s’imaginer plus difficilement faire le deuil de sa langue maternelle.

Que sert aux francophones de se fondre dans l’univers s’ils viennent à perdre leur langue ?2

1 Tiré du film La guerre des boutons.
2 Inspiré du passage de la Bible : Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ?

Michel Carbonneau 
24 mars 2021

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