Le Val-Ouest

Odeurs de printemps et aromathérapie

Ce texte est tout d’abord paru dans la plus récente édition du Moulin Express de Lawrenceville.

Je ne devrais pas, mais j’ai l’humeur à la grisaille. Je ne devrais pas parce que le déconfinement s’annonce enfin. Est-ce la fatigue accumulée ? Ce long combat contre un ennemi invisible, sournois et retors? L’usure du temps ? Comme dirait ma douce, ce matin-là, je me sentais « pudding ».

Heureusement, il arrive que dans ces moments d’humeur incertaine un rayon de soleil me rattrape. Il vient parfois du ciel, de celui tout en bleu suspendu au-dessus de nos têtes ou de celui enfoui au cœur de mes souvenirs. L’autre matin, aux aurores, le ciel était gris. La fenêtre ouverte embaumait d’un parfum d’humus et de rosée printanière aux effluves de résineux. Jeune adolescent, tôt le matin j’allais sur l’immense véranda grillagée me saouler de ces parfums que j’associais à la vie et au bonheur d’être. À l’abri des maringouins, des mouches noires et des brulots. Je restais là sans plus, à profiter d’un bien-être sans doute passager mais tellement apaisant. En ce matin de grisaille, téléporté par les souvenirs, je suis retourné sur la véranda retrouver les soleils et les parfums de mon enfance. À l’abri des assauts de la vie, à l’abri du corona virus et de ses mauvais tours.

Les parfums printaniers figurent parmi mes premiers sérums de bonheur. Bien sûr, il y a la lumière des jours qui s’étendent pour mieux nous faire voir la nature qui s’éveille et s’émerveille, la chaleur qui nous enveloppe, le soleil qui chemine lentement vers son zénith d’été mais il y a les odeurs, tant d’odeurs. Engagé dans la cascade des souvenirs, je me suis retrouvé au parc de mon enfance qu’une simple ruelle séparait de la cour arrière de la maison familiale. Et tout près dans ce parc, à quelques pas seulement, poussait un îlot de spirées Van Houtte. Tôt au printemps, cet îlot vêtu de son éclatante virginité attirait d’abord le regard. On l’aurait dit recouvert d’une dernière bordée de neige, de cette neige trop lourde pour la taille de ses branches. De près, c’était sa discrète respiration qui envoutait. Une haleine subtile et réservée, comme un parfum de sève, un rien fruité, un rien citronné et peut-être un rien poivré. Même de très près, elle ne se révélait qu’à demi.

Si j’ai d’abord été déçu de voir s’assécher trop rapidement cette éblouissante cascade, j’ai fini par comprendre que je retrouverais année après année le repère de son évanescente odeur. Aujourd’hui, je ne peux m’empêcher d’y coller mon nez pour m’en imprégner, de préférence lorsque le soleil lui en a réchauffé le cœur, ce qui ajoute à son intensité.

Les jonquilles – celles qui poussent chez-moi et que l’on retrouve un peu partout seraient plutôt, à en croire les experts, une variété de narcisses, mais qu’importe – inondent de lumière les plates-bandes mais me titillent hélas fort peu le nez. Dommage. Mais il y a les fleurs de lilas, celles toutes blanches de son cousin le seringat virginal qui sent l’orange, le minuscule, mais combien capiteux muguet, certains iris au parfum envoutant et les rosiers rustiques à floraison hâtive qui ajoutent la senteur à leur coquetterie. Chacun de ces parfums évoque un moment, un souvenir, le plus souvent heureux. J’en prends conscience écrivant ces lignes et m’en étonne. Comme si les odeurs étaient porteuses de bonheur, plus que de malheur. Si certaines me révulsent, elles ne me plongent pas pour autant dans la morosité alors que les odeurs agréables sont le plus souvent associées à des moments heureux et ont le pouvoir de m’y ramener, au moins dans le souvenir.

Il y a quelques exceptions. Par exemple, l’odeur de l’essence. Elle n’a rien de particulièrement agréable, sauf peut-être pour ceux qui y trouvent un paradis artificiel où entreprendre mille voyages. J’aime pourtant cette odeur. Il me suffit d’en percevoir la trace pour me retrouver aux commandes du bateau à moteur de mon adolescence. Quoique modeste, c’était pourtant le bateau de toutes les prouesses, de toutes les ivresses, tant celles du vent que celles du ballottement par les vagues. Capitaine sans peur et sans reproche, j’étais maître des eaux et je glissais tantôt sur le miroir des ondes calmes, grisé par le souffle de l’air chaud ou affrontais habilement le tumulte des vagues moutonneuses. Ces plaisirs valaient bien le prix des efforts printaniers qu’il me fallait consentir pour gratter, sabler et revernir l’embarcation de mes longs cours !

J’ai toujours ce nez qui vogue, ce nez qui fouine, tantôt surpris par une nouvelle découverte, tantôt enivré par un air connu qui me rappellera que la vie regorge d’odeurs de bonheurs. À défaut de pouvoir en multiplier les occasions, les contraintes de la pandémie m’auront permis de renouer par le biais des souvenirs avec de ces instants bénis des dieux.

Michel Carbonneau

2 avis au sujet de « Odeurs de printemps et aromathérapie »

  1. Merci “plume” riche d’intensité subtile, inspirante et conscientisante! Merci M. Carbonneau, comme vous l’exprimez si bien, vous amenez en “téléportation” autant dans nos propres souvenirs que dans la gratitude de ce qui EST! Merci!

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