Le Val-Ouest

L’Avalé du Val – Amitiés

Ces jours-ci, je suis comme Foglia quand il répondait à ceux qui se demandaient pourquoi il n’écrivait pas des romans.  Il nous expliquait qu’à chaque fois qu’il s’essayait, dès les premières pages, son personnage principal se retrouvait assis dans une bibliothèque en train de lire un grand classique de la littérature.  Ça s’arrêtait là.  C’était sa façon, au vieux typographe, de nous dire qu’il n’avait rien à apporter de plus et de mieux, par le roman, que ce qui a déjà été fait.  En ce moment-même, je pense à son talent de chroniqueur et j’ai envie d’arrêter ça là moi aussi.  Pour toujours.

Je commence à être habitué à ces grands doutes concernant mon ambition d’écrire.  Je les traîne depuis l’adolescence.  Depuis le tout début.  Un jour, peut-être, je serai capable d’en parler avec simplicité, sans que ça me fasse l’effet d’un désagréable retour de son.  Mais pour l’instant, je doute et ça me paralyse.  Mais ce n’est pas grave, c’est normal.  Je lis ça souvent ces temps-ci, cette formule-là, concernant la présence d’anxiété dans la société : ce n’est pas grave, c’est normal.  Honnêtement, ça me tape sur les nerfs, mais je me suis promis que je ne ferais pas dans la chronique d’opinion.   Je me contenterai de dire qu’il faut se battre dans la vie.

Je m’égare.  Je laisse aller.

* * *

L’autre jour, j’ai commencé une chronique, je parlais des grands paysages dont la beauté est érodée par trop de regards, trop de photos, trop de comme c’est beau!  J’y disais que la vraie beauté est dans la confidence, le secret, l’inconnu.  C’était mauvais, mal écrit.  Rabâchée.

En fait, je voulais parler d’amitié.

Les chemins sont parfois tortueux.  On fait des détours.  On se demande ce qu’on fait là, on voudrait être ailleurs.

* * *

Mon père ne maîtrise plus la fonction et la mécanique du langage.  Il perd ses mots et ses idées, n’arrive plus toujours à construire en phrases ce qu’il a en tête qui, déjà, est oublié, s’est effrité ou fragmenté.  Pourtant, le langage demeure une force, ce qu’il connaît, un refuge où je le sens bien.  Alors nous parlons.  Il parle, avec les mêmes tics, le même penchant pour la nuance, la même volonté de précisions.  Et les mots fusent, les phrases s’articulent, mais nos conversations n’ont ni queue ni tête.  Les mots n’ont plus de sens, mais une texture, et servent à toucher, matériellement, comme une main touche une épaule, comme des bras enlacent un corps.

Il arrive qu’un petit miracle se produise, un moment de lucidité, non pas la sienne retrouvée, mais la nôtre, d’on ne sait où tombée, qui nous unit un instant dans la connaissance de notre affection l’un pour l’autre.  Je sens à chaque fois que c’est la sensibilité de mon père, son état de vérité, qui provoque cela.

Dans ces moments, je pense à mes amis.  À l’un, ou à l’autre, à qui je me vois raconter ces épisodes et qui comprendra, y verra la beauté.  À l’un, ou à l’autre, avec qui je peux être vraiment qui je suis, partager ce que je vis, toujours simplement, avec humour, et dans une compréhension facile, reposante, amusante.

* * *

Pour mon prochain texte, p’pa, je cherche une façon de faire un lien entre mes amitiés et la beauté des paysages.  Je lui lâche souvent des messages comme ça.  Parfois, il n’entend que des sons, un charabia.  Parfois, il en assimile un bout, le temps d’oublier l’ensemble qu’il perd complètement.  Parfois, quand c’est quelque chose de plus imagé, de plus abstrait – c’est étonnant –, ses yeux s’allument.  Quand j’ai associé l’amitié avec le paysage, son visage s’est ouvert, il m’a montré qu’il comprenait ma recherche.  J’ai senti qu’il avait en lui cette connaissance.  J’aurais aimé qu’il me donne la réponse.  Il a baragouiné quelque chose d’incompréhensible qui venait de son enfance, je n’ai pas compris.  Le temps de le questionner, l’idée s’était envolée.

* * *

J’ai une poignée d’amis.  Pas vraiment plus.  Disons une brassée.  J’ai eu cette image cette semaine de mes amitiés : une brassée d’éclats de bois franc.  Mes amis sont des éclats de bois franc qu’on place dans le creux du coude en prévision de faire un feu.  Ils sont, pour moi, un gage de chaleur et de lumière.  Nos rires sont les crépitements du feu.

* * *

C’était glacial cette semaine en ski.  J’adore ça.  La piste est comme un grand canal blanc, une voie cristalline.  J’ai continué de chercher, en skiant, une façon de parler de mes amitiés et du paysage.  Je cherche encore.  La réponse est peut-être cachée dans le chemin qui relie nos cœurs.  Un chemin affectif.  Pur.

Comme l’enfance.

 

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