Le Val-Ouest

L’Avalé du Val – Le frette

Comment dire le frette sans utiliser le mot frette?  Un grand froid?  Non.  On dirait deux prétentieux qui ne se parlent plus.  Un froid glacial?  Non plus.  Les deux mêmes crés fins s’haïssent encore plus.  Un froid polaire? J’entends un Français qui capote à moins 5 au thermomètre. Non. Frette, ça dit tout.  Ça s’entend.  Ça amplifie le fff et le rrr qui nous pognent par en dedans, ça nous fige avec le èèè haut perché et nous finit avec le ttt qui  transperce la peau.  Rien à voir avec froid et son oua, petit doigt en l’air, belles idées, beau manteau, pis toute.  Frette, ça prend au corps, c’est un mot de crispation, un mot de résistance, un mot de force et de fragilité.  Frette, ça peut casser, ça peut péter.  C’est pas un mot rond qui se pense bon, c’est pas frisquet qui plie comme un bouquet, c’est pas ça caille qui fait penser aux oiseaux.  Frette, c’est un mot de par icitte.  Frette, ça contient tout, la langue, la poésie, le climat, le territoire, l’histoire. Le pays.

Des fois, en hiver, dans le bois, quand le soleil est penché d’une manière, l’air scintille entre deux troncs, c’est comme une nuée de petites bébittes, l’été, au crépuscule.  C’est pas de la neige, ça ne tombe pas, ça se crée, là, comme une pincée de poudre magique pitchée par une fée.  C’est le frette qui fait ça, qui débusque chaque atome d’eau dans l’air, en ravit la chaleur et la transforme en lumière…  En tous cas, c’est beau sans bon sens.

Y’a aussi les dunes de neige durcie qui se forment quand il vente.  Elles s’alignent les unes à la suite des autres dans la piste cyclable comme des vagues figées.   À moins 20 ou moins 30, elles s’assèchent et perdent leur lustre, les crêtes se vaporisent, chaque trace qui les a crevées s’arrondit aussitôt et se referme comme une plaie dans un film en accéléré.

Et les champs, lunaires, nous attirent dans leur abysse blanc.

Et le vent, tragique, nous gifle comme dans un film de Jutra.

Et la poudrerie, à la fin, nous efface.

C’est grand le frette. C’est beau.  C’est nous.

J’aime le frette.

* * *

J’aime aussi le très frette.  Le très frette, c’est une autre histoire.  On en ajoute une couche.  On change de sphère.  Ça devient planétaire, satellitaire, cosmique.  On quitte le pays, la Terre, le connu.  On entre dans le monde des quêtes, des songes, du flou des origines.  Le très frette, c’est l’ultra-randonnée, la Grande Traversée, le passage d’un mystère vers un autre mystère, d’une fragilité vers une autre fragilité.

Je passe parfois mon temps sur le site d’Environnement Canada à checker les températures dans le Nunavut, dans des places comme Alert, Grise Fiord ou Toloyoak où ça baisse dans les moins 40, moins 50, moins 60, même, avec le vent. Ça me fascine.  Ça m’attire.

Chârche! comme dirait ma mère quand il est question de profondeurs en soi…

* * *

J’étais dans la Maurice cette semaine, la piste de 3 km.  Je pensais au frette, évidemment.  Un très vieux souvenir est remonté.  Un film.  J’ai 6 ou 7 ans.  Les années 70.  Un film à la télé, noir et blanc.  Un homme barbu avec son chien dans le Nord. Ils sont isolés dans un sous-bois poudreux.  En survie.  L’homme crache au sol et ramasse son crachat déjà glacé.  Je suis fasciné par ce détail.  L’homme, habillé en fourrures, souffre d’engelures, son visage se fissure.  Le chien est là, fidèle et fort.  Péniblement, l’homme rassemble des écorces, des brindilles. Je me souviens qu’il enlève dangereusement ses mitaines faites de peau.  Il lui reste quelques allumettes.  C’est sa dernière chance.  Ses mains sont gelées.  Il tente de craquer une allumette.  Elle tombe.  Toutes les allumettes tombent, il n’a plus de motricité.  Il s’étend, il va mourir.  Son chien s’approche de lui. On voit que l’homme a un couteau à sa taille.  On comprend qu’il pense à tuer son chien pour réchauffer ses mains dans ses entrailles et ainsi être capable d’allumer son feu.

Je me souviens vivement du moment où je comprends cela.

Ensuite, c’est comme un rêve…  Je ne me souviens plus s’il essaie de tuer son chien…   Je sais qu’il s’endort, doucement.  On voit ses songes.  Il rêve qu’il s’endort, sans mal.  Il rêve qu’il est bien.  Son chien est là, à côté de lui.

J’aime le frette.

Viscéralement.

* * *

Par souci de langue française, par justice lexicale, je me dois de rendre au mot ses lettres de noblesse médiévale.  UNE frette, c’est aussi une ceinture de métal qui sert à renforcer des pièces de bois (l’anneau autour des tonneaux, par exemple) ou les bandes entrecroisées sur les écus (les armoiries), sorte de treillis, comme ces barrières qui cachent nos dessous de galerie.

Un lien?

Chârche!

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