Le Val-Ouest

Il choisit de protéger sa forêt pour les générations futures

Quel pouvoir a-t-on pour protéger la nature à perpétuité? Certains propriétaires privés de la région ont trouvé une réponse concrète à cette question. Ils ont choisi de transformer leur propriété en réserve naturelle. Un statut reconnu par le gouvernement. C’est le choix qu’a fait Berthier Plante, un citoyen de la municipalité d’Ulverton, en Estrie.

Berthier Plante est un passionné de nature et d’histoire. Lorsqu’il acquiert, en 1996, une forêt de 13 acres en bordure de la rivière St-François, il a déjà en tête de lui offrir une protection. D’autant plus que le terrain était, depuis les débuts du 20e siècle, dans la mire de spéculateurs pour le développement d’une petite centrale hydroélectrique.

« Je ne voulais pas couper du bois, mais le protéger »

Ce gestionnaire d’Hydro-Québec à la retraite était en avance sur son temps. À l’époque, la notion de « réserve naturelle » n’était pas encore définie. Mais il avait entendu parler entre les branches que le gouvernement péquiste de l’époque préparait un projet de loi en ce sens.

Au début des années 2000, l’homme a dû prendre son bâton de pèlerin pour expliquer son projet. Il devait à chaque fois prouver que ses intentions étaient vraiment de protéger la nature. « Quand je me suis présenté à la MRC pour expliquer le projet, ils pensaient que j’étais un entrepreneur qui voulait couper du bois de façon subtile. Je leur ai dit que je ne voulais pas couper du bois, mais le protéger. Ils ont trouvé ça bizarre. »

La municipalité d’Ulverton était aussi sceptique. « Ils croyaient qu’en créant une réserve naturelle, ils perdraient des taxes sur le terrain. Au contraire. Je me suis gardé un autre terrain juste à côté, où est située ma maison. Et ça vaut maintenant plus cher qu’avant parce qu’il y a une réserve naturelle près de mon domicile. »

L’Ulvertonien Berthier Plante a été parmi les premiers propriétaires privés, au Québec, à créer une réserve naturelle. (photo : Sébastien Michon – Le Val-Ouest)

Création de la réserve de l’Annedda

Ses démarches ont duré deux ans. Il affirme que son ancienne profession de gestionnaire l’avait préparé à faire face aux obstacles et aux délais. « Il y a eu de petits problèmes, mais, somme toute, j’estime que ça a bien été. Après tout, s’il n’y avait pas de problème dans les organisations, ils n’auraient pas besoin de gestionnaires!», lance-t-il en riant.

Lorsqu’on crée une réserve naturelle, il faut lui choisir un nom. Encore là, M. Plante se démarque. Au départ, il veut nommer le site « Alsig8ntegkw ». Le mot qui désigne, en abénakis, la rivière Saint-François, c’est-à-dire « la rivière à la cabane vide » ou « la rivière où il n’y avait personne ». « Alsig8ntegkw, c’est compliqué, en français », reconnaît-il.

Il se tourne alors vers « Annedda ». Un mot qui désigne la plante que les Iroquoiens ont partagé avec Jacques Cartier pour soigner son équipage du scorbut durant l’hiver 1535-1536. « C’était un moment important de l’histoire. Le premier grand contact avec les Amérindiens », croit Berthier Plante.

En plus de nommer Annedda la réserve naturelle qu’il a créée, Berthier Plante a publié le livre “L’annedda, l’histoire d’un arbre”. Cet ouvrage démontre que l’annedda des Iroquoiens désignerait le pin blanc plutôt que le thuya, comme l’ont pensé pendant longtemps les spécialistes.

Un lieu d’une grande valeur écologique

La réserve naturelle Annedda est d’une grande valeur écologique. La forêt compte plusieurs arbres matures tels que des érables, frênes, pruches et thuyas. Des pygargues à tête blanche, qu’on appelle communément des «aigles à tête blanche», nichent sur de grands pins en bordure de la rivière. Le site est aussi propice à la reproduction du doré jaune, de l’achigan à petite bouche et de l’esturgeons jaune, un des plus gros poissons d’eau douce du Québec. Une espèce dont le statut est jugé préoccupant par le gouvernement du Canada. Selon M. Plante, on aurait recensé, en 2015, une centaine d’esturgeons dans cette portion de la rivière St-François. Ce qui est très peu. «Il ne faut pas pêcher ce poisson dans la région. Il est en train de disparaitre », rappelle-t-il.

Féru d’histoire, Berthier Plante affirme que le terrain qui jouxte la réserve naturelle, situé à l’embranchement des rivières Ulverton et Saint-François, était utilisé à une certaine époque par les Abénakis. Selon lui, ceux-ci y cultivaient du maïs sur cette plaine inondable. Il y aurait aussi eu un cimetière, vers 1869. Dont les pierres tombales auraient ensuite été enlevées par un propriétaire ultérieur.

Des pygargues à tête blanche nichent au sommet des pins blancs sur le bord de la rivière Saint-François. (photo : Hal Horber ©)

Un des premiers à créer une réserve sur un terrain privé

Berthier Plante est un pionnier. Ses démarches ont fait en sorte qu’il a été parmi les premiers citoyens, au Québec, à créer une réserve naturelle sur un terrain privé. Le ministre de l’Environnement de l’époque, Thomas Mulcair, lui a d’ailleurs remis un certificat pour souligner la création de la réserve.

En 2003, le ministre de l’Environnement de l’époque, Thomas Mulcair, remet à Berthier Plante un certificat qui confirme la création de la Réserve naturelle de l’Annedda. (image : gracieuseté)

Don à un organisme de conservation

Aujourd’hui, les propriétaires de terrains privés ont trois options légales pour protéger leur propriété : la réserve naturelle, la servitude de conservation ainsi que le don ou la vente d’une propriété à un organisme de conservation.

Berthier Plante a choisi l’option de la réserve naturelle. En 2015, il a fait un pas de plus en léguant sa propriété à Corridor Appalachien. Un organisme de conservation sans but lucratif qui a pour mission de protéger les milieux naturels de la région des Appalaches. « Je tente de ne pas vieillir, mais ça ne marche pas. Il faut donc que je pense à la relève. Sinon, le projet va mourir », confie-t-il avec un brin d’humour.

Mélanie Lelièvre, directrice générale de Corridor Appalachien, explique qu’un organisme comme le sien doit répondre à critères très stricts pour être considéré comme un organisme de bienfaisance reconnu au Programme des dons écologiques. De même, l’acte de préservation est notarié. Ce qui permet de s’assurer que la protection perdurera dans le temps. « Nonobstant qui est le propriétaire, ce sont les titres de propriété qui sont affectés par ces restrictions », marque-t-elle.

Écouter les besoins et aspirations des propriétaires

Comment se passe une telle démarche avec un organisme de conservation? « Nous rencontrons le propriétaire et l’écoutons sur ses besoins et ses aspirations. Nous parlons avec lui des considérations financières, fiscales et familiales. On lui propose un projet qui est fait sur mesure pour lui », souligne Mélanie Lelièvre.

Elle ajoute que le ou la propriétaire a toute la latitude voulue. « La beauté de l’approche, c’est que ça ne nous dérange pas avec qui le propriétaire veut travailler. Tout est bon pour nous! Notre motivation, c’est la conservation et la façon dont le propriétaire va y arriver. C’est important que le projet réponde à ses besoins. »

« Notre motivation, c’est la conservation et la façon dont le propriétaire va y arriver. C’est important que le projet réponde à ses besoins », affirme Mélanie Lelièvre, directrice générale de Corridor Appalachien. (photo : Charles Dion ©)

« Le mieux, c’est de s’impliquer »

L’intérêt de Berthier Plante pour la nature ne date pas d’aujourd’hui. Il était présent dès son enfance. « Ma mère essayait de m’envoyer au terrain de jeu. Je faisais semblant d’y aller et je m’en allais dans le bois. C’était inné. J’avais ça en moi. Je ne sais pas pourquoi. Mes parents se demandaient où ils m’avaient pris. »

Est-il optimiste vis-à-vis de l’état de notre planète? « Ça ne donne rien de pleurer. Le mieux, c’est de s’impliquer. » Selon lui, c’est la meilleure façon de changer les choses. Transformer sa propriété en réserve naturelle en est un exemple concret.

« Quand on observe et qu’on connaît la nature, on commence à l’aimer. Et quand on l’aime, on la protège », croit Berthier Plante. Photo des chutes d’Ulverton vues de la Réserve naturelle de l’Annedda. (photo : Berthier Plante ©)

Connaître, aimer et protéger

Son implication n’est d’ailleurs pas terminée. Il évalue actuellement la possibilité de créer une seconde réserve naturelle ou encore de signer une servitude de conservation. Sur un terrain de 132 acres dans le secteur du Moulin à laine d’Ulverton. « Comme on dit, il n’y a pas de fin! », résume-t-il.

Que souhaite-t-il léguer aux générations futures? « C’est simple : connaître, aimer et protéger. Quand on observe et qu’on connaît la nature, on commence à l’aimer. Et quand on l’aime, on la protège », confie-t-il.

 

Ce texte fait partie d’un dossier spécial sur la conservation des milieux naturels dans le Val-St-François :
Il choisit de protéger sa forêt pour les générations futures
La protection des milieux naturels prend de l’importance dans le Val
Qu’est-ce qui pousse un propriétaire à protéger la nature?

 

À LIRE AUSSI dans Le Val-Ouest :

Un projet en nature pour enfants et aînés à Saint-François-Xavier-de-Brompton

Inauguration d’un sentier à Saint-François-Xavier-de-Brompton

À Lawrenceville, une école primaire axée sur la nature

Immersion en forêt pour des enfants à Racine

 

 

Un avis au sujet de « Il choisit de protéger sa forêt pour les générations futures »

  1. Merci Monsieur Plante pour votre travail de protection de la nature.
    Merci Monsieur Michon de nous faire connaître cet amoureux de la nature.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Une nouvelle, un événement à faire paraître?

Ayez le réflexe VAL-OUEST

Lire aussi...