Le Val-Ouest

J’ai perdu mon médecin de famille

Après dix-huit années de bons et loyaux services, voilà que ce premier juillet, mon bon docteur m’a abandonné pour cause de retraite bien méritée. Il a cherché sans succès un collègue qui m’aurait intégré dans sa liste de patients. Je l’aimais bien. Nous n’étions pas devenus amis, mais une fois passés en revue les résultats de mes analyses sanguines, chaque visite était l’occasion d’échanger sur l’état du système de santé. Toutes ces années, je me suis efforcé d’être un bon interlocuteur. Même si le pouvoir que chacun détient sur sa santé est somme toute limité, je me montrais bon élève, affirmant avoir suivi ses recommandations sans toutefois préciser dans quelle proportion. Il faut tout de même exercer son libre arbitre!

À deux reprises, à intervalle de 24 mois, j’ai fait l’essai d’un médicament devant réduire le taux d’acidité gastrique. Je pense que la description de mes symptômes, sans doute légèrement amplifiés pour être pris au sérieux, lui aura fait craindre l’ulcère d’estomac. Une fois les doigts pris dans l’engrenage, il m’a bien fallu suivre ses directives et passer à la pharmacie me procurer le médicament magique. Mais pour dire vrai, j’aurais voulu l’entendre me dire qu’il n’y avait pas lieu de m’inquiéter, que tout allait rentrer dans l’ordre pour peu que je calme un peu mes ardeurs besogneuses et que je fasse une plus large place aux loisirs et à la détente.

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La prescription en a été une d’inhibiteur de pompe à protons. Une toute petite pilule. À croire que j’étais devenu trop « protonneux ». Tout compte fait, c’était plus simple que de modifier mes comportements. Mais une résistance sourde m’habitait. Je m’imaginais mal devenir dépendant d’un comprimé. Après un essai de six mois, j’ai cessé le traitement. Je verrai bien me disais-je. J’ajoute à ma défense que je n’avais pas observé d’amélioration notable. J’ai tenu cette abstinence un bon 18 mois. Comme les symptômes étaient toujours là, j’ai décidé de faire une nouvelle tentative. Déterminé, enfin davantage, j’ai poussé l’essai à 12 mois. Même absence de résultats. Alors, à nouveau j’ai mis fin au traitement.

J’ai omis de dire que la prescription était accompagnée de recommandations : éviter les aliments trop acides comme les tomates, les agrumes, le chocolat, le fromage, les produits laitiers, l’alcool, etc. La liste est longue. Sans verser dans l’obsession, j’ai réduit ma consommation de ces aliments fauteurs de trouble. Je me suis tout de même gardé des moments de tricherie réconfortante. Et je vais bien. Cette attention portée à mon alimentation a fait mieux que les médicaments. Je me dois toutefois d’ajouter que, les symptômes ayant pratiquement disparu, je m’inquiète moins, ce qui ne doit pas nuire. Je conclus de cette expérience qu’à défaut de pouvoir compter sur un médecin de famille, je devrai apprendre à me suivre de plus près.

Poussant plus loin mes recherches, j’ai été fort surpris de découvrir qu’entre 50% et 70% des gens ne prendraient pas fidèlement leurs médicaments. Ce taux varierait selon le type de maladie, de l’asthme au cancer en passant par le diabète et la polyarthrite rhumatoïde. Ce n’est pas rien. À croire que nous n’aimons pas prendre des médicaments. À moins que nous n’ayons le réflexe de vérifier si nous ne pourrions pas nous en passer. L’espérance d’être guéri nous habite toujours un peu.

Le problème est sérieux. Y aurait-il surprescription de médicaments ? On ne saurait remettre en question leur utilité, mais leur utilisation s’accompagne trop souvent d’effets secondaires malencontreux. On s’empresse alors de les atténuer par une autre pilule si bien qu’après un certain temps, le métabolisme ne sait plus trop où donner de la tête. Dans bon nombre de situations, la déprescription devient alors le meilleur remède. L’expression « trop c’est comme pas assez » trouve ici tout son sens … et les pharmaciens, toute leur importance.

Mais le plus déterminant pourrait bien être l’implication des patients. Ni simple ni facile dans une culture où la personne a plus ou moins perdu de son pouvoir de décision en matière de soins. D’où l’intérêt de l’approche Patient partenaire1 qui vise à reconnaître les savoirs expérientiels et les compétences de la personne atteinte. Elle seule peut dire comment elle vit avec sa maladie. C’est un peu le retour du balancier vers une plus grande implication du patient. Serions-nous trop pris en charge par le système de santé axé sur le traitement oubliant trop souvent le bien-être et le projet de vie de la personne concernée ? Bien connaître les maladies est une chose. Les vivre en est une autre.

Autoprescription de l’heure : Profiter de l’été pour nourrir l’illusion que je trouverai bientôt un médecin de famille! J’ai bien reçu l’offre généreuse d’un ami, mais je n’ose ajouter à sa charge déjà trop lourde…

1 Les patients comme partenaires des soins
Université de Montréal

Lire la chronique précédente : J’ai vidé une de mes caves

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