Le Val-Ouest

L’Avalé du Val – Le beau grand vide plat de la montée Gagnon

Adolescent, j’ambitionnais de drôles de choses comme écrire des textes en forme d’objet.  Un texte-maison, ou arbre, ou chaise…  Un texte qu’on lirait en se disant à la fin: bon Dieu ce texte a la forme d’une chaise!  J’imaginais développer un sujet principal fort symbolisant le siège de la chaise, quatre prémices claires symbolisant les pattes et, en appui, des sujets connexes figurant le dossier de la chaise (je précise que je ne prenais aucune drogue -pas besoin).  J’ai essayé de créer ça, pour vrai, ça ne marchait pas pantoute évidemment.  Mais j’ai essayé.  Les tentatives de l’adolescence comptent.   Elles nous suivent, consciemment ou pas.  Elles sont fondatrices de notre essence adulte.  Je ne sais pas trop pourquoi j’arrive avec ça…

* * *

L’autre jour, j’ai roulé.  La Grande Ligne, le chemin Courtemanche, la montée Gagnon.  La montée Gagnon…  C’est dur à expliquer, la montée Gagnon.  Pas vraiment en fait.  C’est simple.  C’est une montée vers le ciel.  Le vrai, tangible, avec le vent, les nuages, la lumière.  Le ciel en air.  Du rang 1 au rang 2, c’est dur, on peine, on le gagne le ciel, puis après, jusqu’au chemin Malboeuf, c’est un plateau.  Le plateau du ciel.  Ça avance tout seul, ça coule, on est arrivé.  C’est plein.  Plein du vent, plein de la lumière, plein de l’effort fait pour y être.  Plein de la vue devant soi, ouverte et infinie.

* * *

Je ressens parfois des formes, des images lors de mes sorties à vélo.  La courbe très courte au bout de la piste cyclable, avant l’érablière, si je la prends doucement, ça devient une caresse sur un visage et si je la prends sèchement, c’est une bine sur l’épaule d’un ami.  C’est ce que je ressens.  Autre exemple: toute la boucle vers Maricourt, par le rang 3, je la ressens comme un repas tout simple, du pain, du fromage, du saucisson, de l’eau.  Un pique-nique improvisé sur la pelouse d’un petit cimetière anglican.  La grande boucle vers Béthanie, elle, a la forme d’une belle grande cabane à sucre toute neuve et productive.  Le chemin de la Grande Ligne, c’est une corde bien usée, mais solide.  La montée Gagnon, d’habitude, c’est un chant simple, mais profond, un hymne pastoral. D’habitude…

* * *

Je veux être vrai quand j’écris.  C’est ma quête.  Honnêtement, c’est dur.  Ça fait mal comme la beauté des paysages, c’est de la même source.  C’est dur être vrai.  Savoir exactement ce que l’on ressent et l’exprimer.  On fait appel à des images, des métaphores, de la « poésie », on construit quelque chose, pas si fier de le faire.  Embêté par le projet de mettre en forme, l’obligation de penser, alors que ce qui survient nous étreint, nous touche, nous serre, nous frappe.   On voudrait crier, au lieu d’écrire.

* * *

Je n’entendais rien l’autre jour dans la montée Gagnon, ni les oiseaux, ni le vent, ni les chiens, ni les enfants.  La lumière était en paquet, jamée, sans source. Je ne souffrais pas de monter, comme si le chemin avait perdu sa pente.  Je tournais les jambes comme un pantin.  J’étais seul.  Je ne ressentais plus rien.  Il n’y avait pas de différence entre la montée et le plateau.  Il n’y avait pas de musique, pas d’ouverture, pas d’infini.  Je n’étais pas dans le ciel.  J’étais dans un nulle part vide et surpris de ce sentiment neutre, alors que d’habitude il y a de l’âme et de la plénitude.  Et puis, j’ai compris.  J’ai compris où j’étais.  J’étais dans ton absence.  J’étais dans ce vide que je ressens depuis ton décès.  La montée Gagnon avait pris la forme de ton corps, mort.  Étendu à plat, raide, inerte.  Ce corps qui n’était plus qu’un morceau de matière, mais que j’ai regardé et touché amoureusement dans la chambre 4410 de l’hôpital de Nicolet, ébahi par ce qui s’est en allé, convaincu d’un passage, d’un lieu.  Puis j’ai pensé qu’il n’y avait pas rien, là, sur ce chemin.  J’y étais.  Moi, ton fils.  Et je pensais à toi.  Tu étais en moi.  Et j’avançais rempli de ton absence.  Rempli de toi.

Nicolas Proulx, Racine, le 14 avril 2021
lapromessedunord.com

 

2 avis au sujet de « L’Avalé du Val – Le beau grand vide plat de la montée Gagnon »

  1. Je viens d’apprendre pour le décès de ton père…je t’offre toutes mes sympathies Nicolas. Par tes textes d’affection, émotifs à son égard il me semble que je le connais un peu…alors je partage ta peine, ce vide, c’est toujours tellement triste de perdre son parent, quel que soit l’âge une page blanche apparaît à tout jamais…je t’envoie un peu de cette Lumière que tu sais si bien nous transmettre par tes écrits…

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