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Région de Valcourt

L’Avalé du Val – Les branches

Crédit photo Nicolas Proulx

Janvier est frette cette année.

Janvier c’est toujours frette!  Non.  Des fois y mouille, des fois c’est humide, des fois ça caille comme disent les cousins, des fois, même, c’est doux.

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Cette année, janvier joue avec nos nerfs.  C’est pas du beau moins douze steady, sec.  C’est pas un gros coup donné à moins vingt-cinq trois jours de temps, la paix après.  Cette année, janvier nous montre comment ça marche : il nous offre le respir du frette.  Un jour, ça inspire jusqu’à moins trente, le lendemain, ça expire jusqu’à moins dix.  Inspire à moins trente, expire à moins dix.  Inspire…  Expire…  Le souffle des jours garde en vie le feu du frette.

On reste alertes.

Vivants.

L’autre matin -faut que j’en parle-, icitte en haut à Racine, c’était moins trente-et-un au thermomètre.  À partir de moins trente, tout le monde sait ça au Canada, les chars deviennent des blocs de glace.  Une sorte de fossilisation spontanée.  Un débalancement du temps.  Une alchimie du Nord.

Façon de parler.

En fait, c’est une sensation. Deux choses principales : la porte et le siège.   Dès que la main ouvre la porte du char (ou du truck), on a l’impression d’une plaque de glace qui pourrait péter à rien ou tomber à terre.  Y’a plus de rondeur, tout tient dans le même plan, la porte perd sa masse, on change de gravité. Le siège, sous nos fesses, lui, ne rebondit plus, ne bouge plus, il est raide mort, plus dur que dur, il a changé d’univers.  Dans l’air immobile, au creux de cette carcasse métallique glacée, à cet instant, on dirait qu’il fait moins cinquante (mon rêve!); on pourrait même s’imaginer dans une capsule spatiale au fin fond du vide sidéral, perdu pour toujours à moins deux-cent-soixante-treize virgule quinze degrés, le zéro absolu.  Et devenir une comète.

J’exagère.

Je voulais juste parler de ça, cette sensation-là qu’on a le matin à moins trente avant de partir nos chars.  Rien d’original, mais c’est écrit.

***

Parlant d’écriture.  C’est fragile mon affaire.  Ça tourne autour du pot.  Et le pot pourrait tomber à terre et casser en morceaux comme une porte de char le matin en hiver.  Y’a quelque chose que j’ose pas prendre de front.  Je m’embarrasse de branches qui entravent mon chemin.  Mais c’est correct.  La patience fait partie de l’écriture.  Les détours aussi.  Les branches aussi.

***

Je skie la nuit ces jours-ci.  Je vois juste quinze pieds en avant.  C’est suffisant pour voir les branches.  Des fois, je m’arrête, en pleine forêt, j’éteins ma frontale.  J’écoute. J’attends un bruit, un indice de quelqu’un qui m’épie.  Je me tiens là, petit tronc parmi les grands troncs, en pleine noirceur.  Je pense à mon père.  Je sens qu’il me voit.  Je pense à mon écriture, à ce que je veux dire.  Je sens que mon père m’encourage à continuer.  Il me donne confiance.

***

Un jour, en 1996, je suis allé au cinéma.  À cette époque, j’habitais Sherbrooke, je travaillais comme suppléant dans des garderies.  On m’appelait souvent.  J’aimais ça.  Mon emploi du temps était fait de petites cases bien remplies qui tapissaient ma semaine.  J’avais cette vive conscience, à chacun de mes remplacements, d’avoir ça à faire, simplement.  Je gagnais ma vie et ça me comblait.  Je rencontrais des dizaines d’enfants, de la pouponnière jusqu’aux quatre ans.  J’étais un suppléant régulier, les enfants me connaissaient.  C’était plein d’accueil et de confiance.  Plein de lumière et de sourires.  J’étais un éducateur, je gagnais ma vie à faire ce que je savais faire, sans flafla.  Je vivais au jour le jour.  Le soir, j’écrivais ou bien j’allais au cinéma.  Je disais que l’écriture et le cinéma étaient mon dark side, non pas que j’y nourrissais le sombre ou le macabre, mais ça constituait un espace créatif plus tordu que je plaçais en opposition à ma vie de jour auprès des enfants.  Ces deux mondes ne se touchaient jamais.  Je pensais cela.

Un jour (un soir), donc, je suis allé voir le film Ponette de Jacques Doillon.  C’était l’histoire d’une petite fille de 4 ans dont la mère mourait subitement.  C’était le deuil de cette enfant devant cette perte, devant la douleur et le désarroi du père, à travers son imaginaire d’enfant, ses mots d’enfant, sa beauté d’enfant.  Une grâce troublante et magnifique se dégageait de ce film.

Comme je le faisais souvent, j’étais resté jusqu’à la fin du générique pendant que les gens sortaient un peu assommés en même temps qu’émerveillés.  Quand je me suis levé pour sortir, me pensant le dernier dans la salle, j’ai vu cette image, réelle, d’un enfant -je crois que c’était un garçon- d’à peu près 12 ans, debout, tout près d’une femme encore assise, prostrée, pleurant sans arrêt.  L’enfant de douze ans la regardait pleurer.  Il semblait l’attendre.  Il était là, tout près, debout, la tête penchée sur cette femme qui était en train de se vider de toutes les larmes de son corps.

Cette image de 1996, dans cette salle sombre de cinéma, après le film Ponette, est l’une des plus fortes de ma vie.  L’une des plus claires, des plus persistantes. Je ne l’avais jamais écrite. C’était le projet de ma chronique de cette semaine.  Je ne savais pas trop pourquoi.

Mais c’est fait.

***

Samedi passé, quand je suis allé voir ma mère à Saint-Hyacinthe, on n’est pas sortis, il faisait trop froid.   Je ne me souviens pas trop de quoi on a parlé.  Je sais qu’elle m’a demandé si ça me dérangerait, bientôt, de l’amener à Nicolet voir ses sœurs. Je lui ai dit que ça allait me faire grand plaisir, qu’on choisirait un jour de beau temps.  J’ai toujours aimé ça faire des tours d’auto avec mes parents.

Cette semaine, j’ai pensé que j’allais demander à ma mère, pendant cette ride-là, comment elle expliquerait ça le fait que je me suis senti si proche des enfants dans ma vie.  Elle va avoir quelque chose à dire là-dessus.  Elle a toujours quelque chose d’intéressant à dire, ma mère.

Crédit photo Nicolas Proulx

Un avis au sujet de « L’Avalé du Val – Les branches »

  1. Avec ton texte, je réalise que les enfants savent l’importance de laisser certaines émotions simplement être.

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