Le Val-Ouest

L’Avalé du Val – Mon cœur est une perdrix

Mon père ne sait plus qui je suis.  Cela s’est passé en février.  Plus tôt, cet hiver, il se pensait parfois le fils et moi le père (ou le frère…).  Ça revenait.  Ça repartait.  Il garde maintenant les yeux fermés. Quand il les ouvre, je ne sais pas ce qu’il voit. Je ne sais pas si je suis là.  Il ne répond plus à mes questions.  Il ne parle presque plus.  Il n’est pratiquement plus capable de marcher.  Je l’ai nourri à la cuiller cette semaine.  Je l’ai pris dans mes bras pour le coucher.  Je l’ai senti crispé.  Je lui ai chanté à la cabane allons à la cabane.  J’ai touché ses avant- bras. Son visage.  Ses cheveux.  J’ai demandé à une préposée s’il était couché correctement.  J’ai serré ses doigts.  J’ai posé ma bouche masquée sur sa tête.  Je lui ai dit que je partais.  Je suis parti.

* * *

Cet hiver, la neige est restée.  Pas de pluie, pas de redoux. Les bancs de neige sont hauts comme dans l’enfance.  Le monde est dehors, on se croirait dans les années soixante.  La patinoire est pleine, il manque juste la cabane à patinoire, le poêle à bois, les pieds qui dégèlent en faisant mal.

* * *

Quand je vais voir mon père, je me trouve insensible.  J’ai le cœur figé.  Je deviens un spectateur.  Je suis fasciné par son monde halluciné.  J’observe sa confusion comme une manifestation, une affaire objective.  Je prends une posture artistique, documentaire.  Je me distancie.  Je me protège.

* * *

J’ai skié toute la semaine avec une drôle d’image en tête: la perdrix dans son trou de neige.  Faut dire que c’est un hiver à ça.  Il fait froid, le coussin de neige est épais et bien rond dans la forêt.  Elle est là, la huppée, c’est sûr, enfouie dans sa cachette.  Elle se repose et prend des forces, elle attend son printemps.

* * *

Chaque fois qu’il ouvrait les yeux, j’espérais qu’il me retrouvait.

Salut, tu me reconnais?  Est-ce que tu me reconnais p’pa?  Tu te souviens de moi?  Qui je suis, moi?  Comment je m’appelle?  Mon nom à moi?

Il refermait les yeux

* * *

Je suis bien dans mon trou noir et sourd. 

Elle est pas folle la gélinotte, c’est pas une tête de linotte.  Elle en profite de cette couverture.  En plus, il neige un peu chaque nuit.  Ni vue ni connue, aucune trace au matin. N’empêche, je m’attends à faire un maudit saut!  Que ce soit dans la Maurice, la Fontenoise, La Racinoise ou la Bécasse, je sais qu’elle est là, en bordure de piste, j’y ai pensé toute la semaine.  Si je pique mon bâton trop près, ça va exploser.

N’aie pas peur, je ne te ferai jamais mal.

* * *

Ça me fait penser: cet automne, on a parlé de chasse mon père et moi.  Je pensais qu’on n’en aurait pas long à dire.  On n’a pas vraiment le profil.  Mais on s’est souvenu du douze dans le fond du garde-robe.  Je me suis clairement souvenu que mon père m’avait amené à la chasse.  La chasse à la perdrix.  C’était bizarre.  Pas rapport, comme on dit.  Je suivais mon père qui tenait un fusil chargé, et qui n’en finissait pas de me donner des indications de sécurité.  J’avais peur.  Un mélange.  Peur du fusil.  Peur qu’il tue.  Peur qu’il ne tue pas.  Il s’en est souvenu.  Il a ri.

Te souviens-tu si t’avais tué?  Moi oui.  Y’en avait eu une qui avait décollé, pas loin, FLOATT FLOATT FLOATT FLOATT FLOATT FLOATT, on avait bondi, t’avais levé ton canon…  T’as jamais tiré…

* * *

Le printemps s’amène, il est là, à la porte.  Le soleil fond sur la neige comme un rapace sur sa proie.  Ça va couler bientôt.  Le ski achève, il me reste quelques sorties.  La perdrix sortira probablement de son trou, doucement, sans bruit.  Elle retrouvera la terre, les branches, sa vie.  Moi, je retrouverai mon vélo.

La roue tourne.

 

Nicolas Proulx

Racine, le 6 mars 2021
lapromessedunord.com

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