Le Val-Ouest

Pollinisation des bleuetières: Les bourdons à la rescousse

Les bourdons à la rescousse

L’utilisation de bourdons est de plus en plus populaire dans les bleuetières pour la pollinisation, car plusieurs producteurs ont été déçus par les difficultés d’approvisionnement en abeilles, au cours des dernières années. Grâce à une production constante et prévisible, les producteurs se tournent vers cet insecte pollinisateur robuste, qui est en mesure de travailler malgré le vent et les basses températures. Depuis 2017, le nombre de boîtes de bourdons a d’ailleurs été multiplié par six alors que 15 000 devraient être vendues cette année.

En cette matinée fraîche, les producteurs de bleuets font la file pour récupérer des boîtes de bourdons à la ferme Lepage à La Doré. Parmi eux, Marjolaine Simard, une productrice de cette localité jeannoise qui exploite 12 hectares (30 acres). « On a de la misère à avoir des abeilles, souligne-t-elle. Tu peux commander des ruches, mais tu n’es jamais certain de la quantité que tu vas recevoir. Tu peux même te ramasser avec plus rien pour polliniser. C’est pour ça que cette année, j’ai juste des bourdons. »

Depuis près de huit ans, elle avait des abeilles et des bourdons pour optimiser la pollinisation, mais elle testera cette année une pollinisation faite exclusivement avec les bourdons en provenance de deux distributeurs différents, pour voir si tous les bourdons sont aussi performants.

L'Info-Val

Une fois par semaine, nous vous offrons les liens vers nos articles les plus populaires.

Plus facile d’acheter des bourdons que de louer des abeilles

« Ça fait plus de 10 ans que j’utilise des bourdons », explique pour sa part Steve Potvin, un producteur de Saint-Thomas-Didyme qui exploite 101 hectares (250 acres) de bleuetières. Il se dit très satisfait de leur performance.

Alors qu’il est difficile pour les petits producteurs de louer des ruches d’abeilles, car les apiculteurs préfèrent livrer un certain volume, ils ont plus facilement accès aux boîtes de bourdons. Ils peuvent en acheter, au même titre que n’importe quel producteur.

« Les clients viennent acheter des bourdons qui leur appartiennent, contrairement aux abeilles qui sont louées et qui appartiennent aux apiculteurs », explique Steeve Lepage, producteur de bleuets et distributeur de bourdons pour Biobest, une entreprise ontarienne. C’est auprès de lui qu’une centaine de producteurs s’approvisionnent en bourdons pour polliniser leur champ de bleuets.

Gilles Bouchard, qui exploite 3,2 hectares (huit acres), fait partie des petits producteurs. « J’en ai pas grand et ça fait la job », souligne l’homme qui est venu acheter trois boîtes.

Les ventes de bourdons en plein essor

À certains égards, les bourdons commencent à remplacer les abeilles à plusieurs endroits. Les ventes sont donc en plein essor. En 2017, moins de 2000 boîtes de bourdons avaient été vendues, comparativement à 10 800 l’an dernier, fait remarquer Steeve Lepage. Selon ce dernier, les ventes devraient atteindre 15 000 boîtes en 2023.

Pendant ce temps, les apiculteurs peinent à placer toutes leurs ruches en location, cette année.

Cette situation s’explique en partie par la difficulté à obtenir des abeilles, l’année dernière, et par la hausse des coûts de location, qui atteignent 225 dollars par ruche, cette année. Pour les bourdons, le prix est de 300 dollars par boîte, laquelle contient quatre ruchettes.

« Les producteurs souhaitent réduire le risque en diversifiant les sources de pollinisateurs », souligne le directeur général du Syndicat des producteurs de bleuets du Québec (SPBQ), Gervais Laprise, pour expliquer la croissance des ventes de bourdons. Celui-ci a constaté une forte hausse de l’utilisation de bourdons, l’année dernière et cette année, pour réduire le risque et pour combler les besoins alors que le nombre de bleuetières à maturité est en pleine croissance.

La recherche pour mieux connaître les bourdons

Alors que les producteurs de bleuets sont de plus en plus nombreux à miser sur les bourdons pour la pollinisation, des projets de recherche sont en cours pour en savoir plus à son sujet.

Au total, le SPBQ a investi 105 000 dollars sur trois ans pour améliorer les connaissances sur les pollinisateurs, dans un projet de recherche dénommé Apibleumax. Étant donné que le bourdon prend sa place dans l’éventail d’options sur le marché, une partie de ce montant est dédié à la recherche sur les bourdons. Le producteur de bourdons Biobest et le revendeur Steeve Lepage ont d’ailleurs injecté 36 000 dollars sur trois ans, fournissant notamment les bourdons et les champs de bleuets pour la recherche.

Étudiante au doctorat à l’Université Laval, Ana Maria Quiroga Arcila participe notamment au projet Apibleumax. Elle passera six semaines dans 12 bleuetières du Lac-Saint-Jean avec son équipe de recherche, entre la mi-mai et la fin juin, pour travailler sur sa thèse qui porte sur l’optimisation de la pollinisation du bleuet nain et l’évaluation de la santé des bourdons et de l’abeille domestique.

Test sur différentes densités de ruches d’abeilles et de colonies de bourdons

« Il y a eu certaines problématiques avec la disponibilité des abeilles domestiques, notamment l’année dernière, quand il y a eu une forte mortalité hivernale, soutient Ana Maria. Les bourdons sont donc devenus super importants pour la pollinisation. »

Avec son équipe, elle testera différentes densités de ruches d’abeilles et de colonies de bourdons pour connaître leur nombre optimal dans les conditions québécoises. De plus, elle souhaite déterminer l’impact de la pollinisation sur la santé des abeilles et des bourdons.

Lors de la visite du Progrès, elle était accompagnée de six auxiliaires et professionnels de recherche, notamment pour peser les colonies, examiner les excréments pour connaître les pathogènes ainsi que la teneur du pollen pour savoir s’il contient des pesticides.

Il y a un grand intérêt envers le bourdon, car c’est un pollinisateur plus efficace que l’abeille domestique. « Ça va lui prendre moins de visites à la fleur pour la polliniser », dit-elle, expliquant que le bourdon bat des ailes plus vigoureusement, ce qui facilite la dispersion du pollen. Elle précise également que les bourdons distribués par les entreprises ontariennes sont une variété de bourdons sauvages indigènes, dénommée Bombus impatiens.

La biologie des insectes est toutefois bien différente, car une ruche d’abeilles peut compter jusqu’à 80 000 individus, alors que l’on compte 500 bourdons dans une ruchette. Chaque pollinisateur présente des avantages et des inconvénients.

Des conditions optimales pour le bourdon

Un autre projet de recherche est mené par Anne-Charlie Robert, qui réalise une maîtrise sur la gestion des colonies de bourdons pour optimiser la performance de pollinisation du bleuet sauvage.

« On veut notamment comparer deux dates d’arrivée des bourdons pour savoir si la colonie peut croître avant d’arriver dans les bleuetières », explique-t-elle.

Un premier groupe de bourdons a été livré le 17 mai. Ces boîtes ont été placées dans des champs fleuris, notamment dans un champ de camerise du Verger du Paradis, à Saint-Félicien, où de nombreuses fleurs étaient disponibles. Le deuxième groupe de bourdons est arrivé le 24 mai et les boîtes ont été installées directement dans les champs de bleuets.

Dans chaque boîte de bourdons, on retrouve quatre petites ruchettes, qui contiennent chacune près de 75 bourdons. En récoltant du pollen, ils nourrissent la reine, qui pond sans arrêt, faisant grimper le nombre d’individus.

Le projet de recherche vise notamment à déterminer si une arrivée hâtive permet de faire grimper le nombre d’individus avant de les installer en bleuetières.

D’autres paramètres, comme la température, le mode de protection des colonies et la présence de pathogènes, seront aussi évalués pour déterminer quels sont les facteurs optimaux pour la croissance de la colonie de bourdons.

Les qualités des bourdons

Chaque pollinisateur a des qualités distinctes. « Tous les insectes pollinisateurs sont utiles et les bourdons permettent de diversifier les forces », soutient Steeve Lepage. En plus d’utiliser les bourdons qu’il vend, il exploite ses propres ruches et il fait des tests de reproduction de mégachiles pour être le plus autonome possible.

« Naturellement, une diversité de pollinisateurs permet de garantir une pollinisation efficace », estime Ana Maria Quiroga Arcila.

Les fleurs de bleuets sont généralement ouvertes pour une période de cinq jours et il faut plusieurs visites d’insectes pour assurer la pollinisation, ajoute cette dernière.

Étant donné que les fleurs émergent à différentes périodes, il est important d’avoir une diversité d’insectes, remarque pour sa part Steeve Lepage. « Ça prend une armée au complet pour polliniser les millions de fleurs, parce que c’est ça qui fait les rendements », dit-il.

Un des grands avantages du bourdon est son aspect robuste et sa capacité à travailler de longues heures dans les conditions difficiles. « Dès qu’il fait 5 degrés, ils travaillent », remarque Steeve Potvin.

Les bourdons pollinisent même en temps frais

En cette matinée fraîche lors de la visite du Progrès, il faisait environ 6 degrés et les bourdons étaient bel et bien à l’œuvre, butinant les pissenlits. Ils sont aussi en mesure de travailler même quand il vente et qu’il pleut, mais ils sont presque inertes s’il fait trop chaud, par exemple à 30°C.

Les abeilles pour leur part sont meilleures à travailler quand il fait chaud, mais elles ne pollinisent pas s’il fait moins de 12°C, quand il vente ou s’il pleut.

Les mégachiles, un insecte pollinisateur importé de l’Ouest canadien, sont pour leur part les plus efficaces lorsqu’il fait très chaud.

Le bourdon voyage aussi bien moins loin de sa ruchette, soit à environ 500 mètres, alors que l’abeille domestique couvre un rayon de quatre kilomètres autour de la ruche.

Cette caractéristique est bien appréciée des producteurs de bleuets qui ont parfois l’impression de payer des abeilles qui vont butiner dans les champs des voisins.

La production de bourdons est aussi plus stable, car ils sont produits en laboratoire. Ainsi, la livraison des bourdons ne dépend pas des aléas de la nature qui dicte la survie hivernale, comme c’est le cas avec les abeilles.

« Quand un producteur commande une boîte de bourdons, il est sûr qu’il va la recevoir », remarque Steeve Lepage.

Celui-ci a également développé un système de protection des boîtes de bourdons, car ces dernières sont très prisées par les ours, qui dévorent les larves. Une cage de protection permet non seulement de protéger les bourdons de la prédation, mais aussi du soleil, car la chaleur les rend moins efficaces.

Lire aussi : Bye bye gazon