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Région de Valcourt

L’Avalé du Val – Tu peux me suivre si tu veux

crédit phot Nicolas Proulx

On dirait que les chemins m’ont rejeté.  T’as voulu faire ton frais d’écrivain avec nous autres, on te restitue mon gars.  On te jette, on te pitche, on te kicke!  Out!  Fini l’avalé, voilà le laissé à terre, en boule pesante sur le sentier glacé, le vélo perdu dans le bois, les skis cassés, le corps grossi à force de manger du gras de pissenlit.  Abrille-toi avec ton livre si t’as frette champion!

C’est là où je me retrouve, fin novembre, début décembre, en déficit de mille kilomètres au moins, sans avoir écrit, ou presque, depuis cinq mois.  C’est pas si dramatique.  Le paysage est pas si fâché.  Il continue de s’en foutre de qui le vénère, s’en sert ou s’en balance.  Le paysage, simplement, il prend tout ce qui se trouve sur son chemin.  Il peut prendre le gars en vélo qui souligne ses belles courbes, comme il peut gober la fille au volant d’un vieux bazou qui le boucane et le pollue.  Tant qu’à moi, c’est aussi beau.  Suffit de penser aux rêves cachés au fond du gars et de la fille, leur peine de tant vouloir, de si peu recevoir, accueillie par la nature qui ne demande rien et qui prend.

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La nature qui prend la douleur.

Je ne suis donc pas rejeté.  Même en boule sur les feuilles gelées, même évaché sur mon divan devant Netflix, je suis encore pris par le paysage qui attend, patient comme l’éternité, que je me relève et que je reparte.

Ces jours-ci, lové sur mon sentier de glace, j’ouvre l’œil, dresse l’oreille.   Je tourne la tête pour voir les branches dénudées quadriller le ciel.  J’entends la pellicule de glace craquer sous ma joue, je sens le froid sur ma tempe.  Je vois un bout de ciel, un bout de forêt.  Je me sens vu, attendu.  Sans hâte.  C’est le paysage qui me regarde.  Il me voit.

Il voit…

***

Un enfant.  Un p’tit gars de 4, 5 ans.  Debout à côté d’un mur.  Il est planté là, la tête baissée, debout dans la garnotte près du mur d’un centre  communautaire.  C’est l’été, dehors, dans un village.  On entend des enfants.  Des cris, des rires, ça vient de l’intérieur du centre communautaire.  Il fait soleil.  Le p’tit gars ne bouge pas.  Tête baissée.  Il a les bras croisés ou les mains dans les poches.  Il kicke des roches.  Il a pas l’air content.  Il chausse des vieux North Star tout sales.  Les autos qui passent sur la route sont carrées.  On est au début des années 80.  L’enfant est là, à côté du mur, planté là.

***

Couché sur ma croute de feuilles glacées, je me tortille comme si je rêvais.  Le ciel et la forêt sont là, les yeux toujours grand ouverts.  Où est mon vélo?  Accoté sur le mur dans ma chambre.  Mes skis?  Mélangés à mes bâtons cachés dans le recoin du garde-robe.  Il va neiger bientôt.  La première neige s’est fait attendre cette année.  Les premiers flocons, au fond, sont comme des vieux amis qui reviennent nous voir à chaque année.  Fidèles au poste.  Salut la neige!  Content de te revoir! Ils tombent doucement, l’air de rien, hypocrites comme des chats.

***

Un ado arrive, un jeune de 16 ans à peu près.  Il s’approche du p’tit gars.  Au même moment, la porte du centre communautaire s’ouvre.  Une fille, une ado plus vieille.  Elle tient la porte.  Elle regarde l’ado.  Y veut pas rentrer, y veut rien savoir, on va commencer bientôt l’activité.  Y veut pas bouger de là.

***

Je me tortille.  Comme un insecte qui veut sortir de son cocon, un poussin de sa coquille.  Ça craquelle en dessous de moi, ça crépite, la terre, les feuilles.  J’me lève.  Le paysage ne sourcille pas.  Y s’en fout le paysage, on a compris.  Les flocons, maigres et parsemés, ne sont dignes d’aucune mention.  Me voilà debout dans la piste cyclable, reconvaincu de ma place dans le décor, mais incertain de ce coup d’œil sur moi-même, ou de cette image ancienne que me renvoie le paysage, mélangé dans mes points de vue.  Pas sûr de mon écriture.

***

L’ado regarde la fille qui rentre dans le centre communautaire.  Il voit ses cheveux noirs détachés qui tombent jusqu’au milieu du dos.  Il voit un petit bout de son épaule.  Il voit sa cheville.  Il voit sa main.  Un peu sa joue.

Pourquoi elle lui fait ça?

***

Tout me revient trop vite.  Les arbres.  La forêt.  La beauté.  L’automne se meurt et ça me tue, c’est si beau!  Chargé de transparence, mon regard perce la forêt.  Je suis trop vite saturé.  Il faut que je me calme.  Il faut que je trie, que je tasse.  Il faut que je marche.

***

La fille est rentrée.  Il n’y a plus que lui et le p’tit gars de 4, 5 ans, dehors, l’été, dans un village, au début des années 80.  L’enfant regarde vers le bas.  Il voit des roches, des fourmis, du sable, ses vieux North Star.  Il est fermé.  L’ado s’approche plus près, les rires et les cris s’estompent, il n’entend plus les autres enfants.  Il est avec l’enfant.  Il se sent avec l’enfant.  La fille n’est plus là.  Il était dans une tempête quand elle était là.  Tout bougeait.  Tout dépassait. Tout déferlait.  Cet inconfort, il le prend.  Ça devient une chose ronde qui est dans sa présence à l’enfant.  Il ne s’aperçoit pas de ça.  Il n’a que 16 ans.  Il ne sait pas que sa voix a pris la forme de cette chose unifiée en lui.  La peur, l’aveuglement, l’ivresse, l’espoir.  Tout ce qui le chavire, fondu dans le flot, le calme, la confiance. Tout se place dans sa voix.

***

Il pleut.  Je suis sorti du bois.  Le poêle chauffe en bas.  Toute va ben.  J’ai fait du ski cette semaine.  Microclimat du haut de la rue du Haut-Bois.  En pleine nuit, sur un 10 centimètres que le sol déjà gelé en surface a retenu.  Je me sentais un grand privilégié, comme ces millionièmes clients qui gagnent un prix.   J’étais le premier skieur de fond du sud du Québec de la saison 2021-2022.  Ça, c’est digne de mention!  C’est peut-être ce qu’on peut faire de mieux dans la vie : s’inventer des mérites.

***

Tu ne veux pas entrer?  Tu peux me suivre, si tu veux.

***

Il pleut.  Le couvert de neige va disparaître.  Au moins, mes skis sont sortis du garde-robe.  Je pense à mon affaire.  Je ne suis pas encore sûr, sûr de vouloir aller là.  D’être prêt à parler de ça, de mon métier d’éducateur.  Comme si parler de ce que j’ai été toute ma vie allait trahir, ou affaiblir, tout ce que j’aurais voulu être aussi : un écrivain.  Comme si les deux ne se pouvaient pas. Je suis le p’tit gars que j’ai approché ce jour-là.  Je résiste et je me sens seul.  Avec juste cet ado-là qui semble vouloir me tenir la main.

crédit photo Nicolas Proulx

 

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