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Le tour de vis donné au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) l’automne dernier pourrait forcer les entreprises à réduire leur production et à mettre sur pause leurs plans de croissance. C’est notamment le cas en Estrie, où les entreprises s’attendent à des pertes de revenus qui pourraient totaliser des millions de dollars. Tour d’horizon.

Parmi les nombreux changements apportés au PTET en septembre 2024, le gouvernement fédéral a limité à 10 % la proportion des employés d’une entreprise qui peuvent être recrutés grâce à ce programme pour occuper des postes à bas salaire dans la plupart des industries. Ce seuil a déjà atteint 30 %, avant d’être ramené à 20 % en mai 2024. La durée maximale d’emploi a aussi été limitée à un an, plusieurs permis de travail arriveront donc à échéance dans les prochains mois.

Le taux horaire de référence qui permet de distinguer les hauts salaires des bas salaires s’établit désormais à 34,62 $ au Québec. Il était de 27,47 $ il y a à peine un an. Des chiffres qui ne reflètent pas la réalité des régions et qui exercent une pression insoutenable sur la masse salariale, ont confié plusieurs dirigeants d’entreprise au Devoir.

Le gouvernement provincial a lui aussi resserré ses exigences dernièrement et demande désormais une connaissance minimale du français pour les travailleurs temporaires.

La Maison régionale de l’industrie (MRI) est un réseau d’entreprises manufacturières en Estrie, où le secteur manufacturier représentait 19,5 % du PIB en 2021, contre 13 % pour la province dans son ensemble. La MRI a mis sur pied un groupe d’entrepreneurs mobilisés autour des questions liées aux travailleurs étrangers temporaires. Jeff Bernier, le président d’Engrenages Sherbrooke, est de la partie.

« Malheureusement, les investissements qu’on a faits dans les dernières années ne seront pas rentabilisés » si la main-d’œuvre nécessaire pour utiliser ces nouveaux équipements doit partir, explique-t-il. D’autant plus que de nombreuses entreprises au Québec se spécialisent dans le sur-mesure et ne peuvent pas automatiser l’ensemble de leur production, indique M. Bernier.

À l’échelle provinciale, la Fédération des chambres de commerce du Québec sonne l’alarme depuis des mois. « La principale préoccupation des entreprises est la perte imminente de leurs employés qui ne pourront pas renouveler leur permis de travail. En pleine période d’incertitude économique, il est déplorable d’ajouter une deuxième crise en privant les entreprises de travailleurs essentiels », déclarait la PDG de la Fédération, Véronique Proulx, en avril dernier.

Chez Manufacturiers et Exportateurs du Québec, on réclame une clause de droits acquis qui permettrait aux travailleurs étrangers temporaires déjà au Québec de continuer à travailler dans les usines en région. Le gouvernement provincial est lui aussi favorable à une telle mesure.

Un important manque à gagner

De nombreux permis de travail temporaire approchant de leur échéance, les chambres de commerce du Québec, y compris celle de Sherbrooke, montent au front pour sensibiliser la classe politique à leurs doléances.

La MRI a sondé des entreprises de la province pour tenter de mesurer les effets du changement de cap des gouvernements. Québec et Ottawa avaient adopté des assouplissements au programme dès 2021 pour favoriser l’embauche de travailleurs étrangers temporaires.

Le sondage n’a rien de scientifique, précise Vincent Camiré, coordonnateur à la MRI, mais il donne une idée de l’importance des enjeux dont il est question. Sur les 35 entreprises qui ont répondu à l’appel en Estrie et en Montérégie — le rapport dont a accouché la MRI agrège les données de ces deux régions —, on comptait 2636 employés, dont 807 travailleurs étrangers (31 %). Il s’agissait en bonne partie de soudeurs, d’opérateurs de machines et de mécaniciens industriels.

Avant l’entrée en vigueur des nouvelles règles du PTET, les entreprises prévoyaient investir environ 55 millions de dollars par an pour moderniser leurs équipements et accroître leur production. Elles évaluent toutefois à 20 millions la valeur des investissements qui ne seront pas réalisés si elles perdent leurs travailleurs étrangers temporaires, ce qui représenterait un manque à gagner annuel de presque 172 millions.

Des changements en vue ?

Reste à voir si les pressions exercées par le milieu des affaires feront fléchir le gouvernement fédéral. Ce dernier cherche « à réduire la dépendance des employeurs canadiens à l’égard du PTET », a déclaré récemment une attachée de presse de la ministre de l’Emploi, Patty Hajdu.

Lors d’un passage à la Laiterie de Coaticook, à la fin juillet, Le Devoir a croisé la députée fédérale de Compton-Stanstead, Marianne Dandurand, venue rencontrer des entrepreneurs locaux en compagnie d’un autre élu libéral au profil économique, Carlos Leitão. Mme Dandurand a dit être à la recherche d’un équilibre entre les besoins de main-d’œuvre des entreprises et la capacité d’accueil de la région.

« Je pense qu’ils comprennent notre réalité et qu’on ne peut pas non plus perdre ces travailleurs-là », a soutenu la directrice des ressources humaines de la laiterie, Myriame Provencher, au lendemain de la rencontre. « Il y a l’air d’avoir des choses qui sont en branle. Ils ne pouvaient pas nous en dire davantage, mais on va croiser les doigts. »

L’immigration étant une compétence partagée entre Québec et Ottawa, les élus provinciaux sont aussi sollicités par les entreprises pour obtenir des changements au PTET. Jeff Bernier a d’ailleurs eu des rencontres dans les dernières semaines avec différents cabinets ministériels.

« On a eu une bonne écoute », mais les entrepreneurs ont besoin de réponses rapidement, dit-il. Et par « rapidement », il entend quelques jours, voire quelques semaines, tout au plus. « Dans les prochains mois, il sera trop tard pour bien des entreprises. »

Un programme critiqué

Le Programme des travailleurs étrangers temporaires est populaire auprès des entreprises, mais il est loin de faire l’unanimité. Plusieurs organismes dénoncent notamment la dépendance des travailleurs munis d’un permis de travail fermé, qui les contraint à travailler pour un seul employeur, ouvrant la porte à des abus.

« D’un côté, on a un gouvernement qui joue la carte de la division chaque fois qu’il parle de l’immigration et de l’autre, des employeurs qui veulent pouvoir exploiter des travailleurs et des travailleuses avec un statut temporaire qui les rend très précaires », affirme David Bergeron-Cyr, vice-président de la CSN, dans une déclaration écrite.

« Personne ne semble se préoccuper des conditions de travail de ces [salariés] et de leurs droits. On n’entend pas le gouvernement ni les employeurs nous parler des moyens pour leur permettre d’avoir accès à la résidence permanente. Nous avons besoin de la contribution de ces travailleurs et de ces travailleuses migrants, mais nous devons surtout nous assurer de leur donner les moyens de devenir des citoyens à part entière », ajoute-t-il.

Amnistie internationale a aussi dénoncé la situation dans un rapport paru en janvier. « Le PTET a été conçu, réglementé et mis en œuvre de telle sorte qu’il renforce inévitablement les risques d’exploitation au travail et d’autres atteintes aux droits humains auxquels sont exposés les travailleuses et travailleurs racisés », rapportait l’organisme.

Amnistie internationale demandait au gouvernement fédéral d’accorder d’emblée des permis de travail ouverts — qui permettent de changer d’employeur —, et de procéder à un plus grand nombre d’inspections sur le terrain.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

 

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