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Plus de 80 ans après la création d’Hydro-Québec, toute la province est raccordée au réseau de la société d’État. Toute ? Non. En Montérégie, une poignée d’irréductibles forment la dernière coopérative de consommateurs à défier le monopole étatique.

Quatre-vingt-deux ans après sa fondation, la coopérative d’électricité de Saint-Jean-Baptiste, campée dans le village du même nom, est encore fringante. Forte de quelque 5600 membres, elle alimente en énergie 16 municipalités en Montérégie et en Estrie.

Même modeste, la seule coop d’électricité encore en activité au Québec a de la ressource : 437 kilomètres de lignes électriques, 7000 compteurs, 2800 transformateurs et 20 employés. Son territoire de 469 km2 couvre en totalité ou en partie des municipalités comme Mont-Saint-Hilaire, Rougemont, Mont-Saint-Grégoire, Sainte-Madeleine ou Saint-Pie.

« On a plus de poteaux que de membres », souligne avec le sourire Damien M. Tholomier, directeur général de la coopérative, rappelant la faible densité de population du territoire couvert.

La coopérative d’électricité est la dernière relique des campagnes d’électrification rurale lancée dans les années 1940 par le gouvernement Duplessis.

Sous l’impulsion de son Office de l’électrification rurale, des dizaines de coopératives ont vu le jour pour illuminer les zones laissées dans le noir par les grands trusts d’électricité.

« Imaginez devoir construire une ligne de distribution d’un kilomètre pour alimenter une seule ferme. À l’époque, il n’y avait pas d’intérêt pour ces entreprises de faire ces investissements-là », rappelle M. Tholomier, en poste depuis 2021.

Les coops, possessions de leurs membres investisseurs, ont elles accepté de le faire et les résultats ont été probants. Alors qu’en 1945, seules 20 % des résidences rurales avaient accès à l’électricité dans la province, quinze ans plus tard, cette proportion était de 95 %.

Le modèle coopératif est toutefois délaissé en faveur de la nationalisation de l’électricité du gouvernement Lesage en 1963. La Coopérative Saint-Jean-Baptiste a été la seule à rester en service.

« À l’époque, la coopérative avait déjà fait suffisamment d’investissements pour ne pas dépendre entièrement des subventions du gouvernement du Québec », souligne Damien M. Tholomier.

Au fil du temps, elle a survécu à plusieurs autres aléas, dont le grand verglas de 1998. Située en plein cœur du « triangle noir », l’entreprise a frôlé la faillite après avoir vu s’effondrer le cinquième de son réseau de distribution.

Avantages pour les consommateurs

La Coopérative Saint-Jean-Baptiste jouit toujours de droits exclusifs sur son territoire historique. Comme Hydro-Québec, elle doit gérer les flux d’électricité, qu’elle achète à la société d’État, et assurer l’entretien de son réseau, mais aussi la facturation, le service à la clientèle, le recouvrement, etc.

Tout ménage qui déménage sur son territoire et qui souhaite se raccorder à l’électricité doit en devenir membre. Comme à l’époque de la fondation dans un entrepôt à pommes en septembre 1944, les nouveaux adhérents doivent payer des frais d’adhésion de 100 $.

En retour, ils ont accès à des avantages inimaginables aux abonnés d’Hydro-Québec.

L’assemblée générale annuelle permet ainsi aux membres de voter sur la composition du conseil d’administration, sur les investissements à venir ou sur la répartition des surplus.

Selon les années, en fonction des revenus de la coop et de leur consommation, les membres peuvent toucher rétroactivement des ristournes allant jusqu’à un ou deux mois d’utilisation d’électricité.

« On nous le rappelle lors des épisodes de grands froids : si collectivement on réduit notre chauffage, bien on augmente nos ristournes », raconte Évelyne Lalancette, qui est devenue membre l’été dernier après avoir déménagé dans un quartier excentré de Mont-Saint-Hilaire.

La jeune femme ne connaissait pas l’existence de la coopérative avant son déménagement.

« Sincèrement, j’avais peur que ce soit un peu bric-à-brac quand on a emménagé. Mais jusqu’à maintenant mon expérience est très positive », estime-t-elle.

Seul bémol, la coopérative n’offre pas encore de tarification dynamique via des outils intelligents comme Hilo, comme le fait Hydro-Québec.

« Je préférerais être chez Hydro pour avoir les données plus précises sur ma consommation », admet Mathieu Boudreault, membre depuis 2023. Le résident de Mont-Saint-Hilaire se dit tout de même globalement satisfait des services offerts.

De gros investissements à prévoir

La coop assure que ses ingénieurs sont à planifier le déploiement de compteurs intelligents de deuxième génération, qui permettront une tarification dynamique en fonction de la consommation et du moment de la journée. Une modernisation du réseau qui coûtera au bas mot une dizaine de millions de dollars.

La coop planche aussi sur un projet d’implantation d’une quinzaine d’éoliennes sur son territoire ainsi que d’une usine de biométhanisation capable de capter les émanations de gaz naturel produites par les déchets agricoles des fermes du coin.

De bien gros investissements pour une petite coopérative.

« La santé financière de la coop le permet », assure M. Tholomier, qui précise qu’une partie de ces sommes seront couvertes par des subventions et des prêts gouvernementaux.

« Notre enjeu aujourd’hui, c’est de nous assurer que la tarification en place nous permette de supporter les investissements nécessaires pour la modernisation de notre réseau, mais aussi pour répondre à la demande à venir en raison de l’électrification des transports », résume le directeur général.

Malgré l’ampleur du défi, la coop souhaite à terme offrir à ses membres « les mêmes fonctionnalités qu’Hydro-Québec » tout en gardant intacte l’unicité de son modèle coopératif.

« C’est un modèle où il y a une relation de confiance avec les membres. C’est quelque chose qui n’existe pas dans une grosse compagnie où beaucoup de choses sont centralisées », observe Damien M. Tholomier.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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