Les camionneurs artisans de toute la province n’en peuvent plus de l’inaction du gouvernement provincial face à la façon d’octroyer les contrats qui, selon eux, non seulement les pénalise, mais ouvre aussi la porte à la collusion.
Le président de l’Association nationale des camionneurs artisans inc. (ANCAI) pour les regroupements de Sherbrooke et de l’Estrie, Rock Fortin, estime avoir tout fait pour être entendu depuis une douzaine d’années. Son association et ses membres préparent une manifestation «monstre» à Québec le 14 mai.
Si leurs demandes ne sont pas entendues, 3000 à 4000 camions entreront dans la capitale pour que leurs propriétaires puissent aller manifester devant l’Assemblée nationale. «Nos 5000 membres voudraient y aller, mais on veut quand même maintenir des camions disponibles pour les chantiers actifs», M. Rock Fortin.
Ils transportent l’asphalte, la terre, le gravier et les matériaux en vrac pour la majorité des chantiers publics. Les membres de l’ANCAI, un organisme de courtage accrédité sans but lucratif, sont régis par des normes et un système disciplinaire afin d’assurer l’intégrité et la transparence de leurs opérations. Leur taux horaire est fixé par Québec et leur association s’assure de leur répartir les contrats équitablement entre les membres. En contrepartie, Québec s’est engagé à faire appel à eux pour au moins 50 % des opérations de camionnage dans les contrats du ministère des Transports lorsque les camions de l’entrepreneur ne sont pas suffisants.
Or, Rock Fortin dénonce que depuis une douzaine d’années, Québec exige de moins en moins systématiquement leur présence sur les chantiers majeurs, ce qui ouvrirait la porte aux camionneurs indépendants dont les activités ne sont pas traçables. « Parfois, on ne voit pas un seul camion local sur les chantiers », se désole Rock Fortin.

Impossible d’être compétitifs
Rock Fortin déplore avoir les mains liées par l’approche de Québec. «On a de moins en moins d’appels. C’est Québec qui fixe notre taux horaire et il est public, mais les [porteurs de projets] ne sont plus tenus de nous appeler comme avant. Les indépendants peuvent réduire les prix.»
« Si ça ne change pas, c’est plus de 5000 PME qui seront en péril. »
Rock Fortin raconte avoir travaillé 25 jours de moins que les années précédentes, en 2024. À ce rythme, il croit que son entreprise ne survivra pas deux ans.
Selon lui, cette pratique ouvre également la porte à une forme de collusion. «Je ne dis pas que ce sont tous les indépendants qui ne sont pas corrects, mais il n’existe pas de traçabilité de leurs opérations. Alors c’est difficile de savoir s’il n’y a pas des ententes avec des transporteurs indépendants. Sur les chantiers, on commence à voir des entreprises qui étaient à la commission Charbonneau», s’inquiète-t-il.
Selon M. Fortin, la nouvelle façon de procéder de Québec dans l’octroi des contrats, afin d’accélérer leur mise en branle, pose problème. «Avant, c’était le ministère des Transports qui gérait toutes les étapes. Maintenant, pour que ça puisse aller plus vite, il délègue. C’est le cas, entre autres, avec le chantier du métro de Montréal.» Selon M. Fortin, l’exigence provinciale demandant l’embauche d’au moins 50 % de membres de l’ANCAI ne suit plus lorsqu’un contrat est délégué.
« Pourquoi ils ne se tournent pas vers nous? Je veux qu’on nous l’explique. »
Lors des audiences publiques sur le projet de loi 62 en 2024, le président de l’Autorité des marchés publics, Yves Trudel, la vérificatrice adjointe du Québec, Caroline Rivard et une spécialiste en matière de marchés publics, Martine Valois, ont mis en garde le gouvernement du Québec «à l’effet que les conditions qui ont mené à la collusion, à la corruption et à la fausse facturation qui ont précédé la tenue de la Commission Charbonneau risquent d’être de retour, notamment dans l’application des nouveaux modes de réalisation, collaboratif ou en partenariat», dénonce le président provincial de l’ANCAI, Tommy Charland, dans une lettre adressée à ses membres.
Legault interpellé directement
« Cette fois-ci, je m’adresse directement à monsieur Legault. C’est lui qui va décider si l’on monte à Québec. »

« Ce qu’on demande, ça ne coûte pas un seul dollar! On demande juste que les ententes [avec l’ANCAI et les organismes de courtage à but non lucratif] suivent l’argent », réitère Rock Fortin.
Il lance un dernier appel au gouvernement qui reporte depuis un an une rencontre avec les membres de son association.
Rock Fortin et les membres de l’ANCAI espèrent être entendus et ne pas devoir se rendre en masse dans la ville de Québec. Mais, déjà, ils sont en discussions avec la Sûreté du Québec afin d’assurer la sécurité des convois au besoin. « On ne souhaite pas ça, ni pour l’environnement ni pour les dépenses que ça va occasionner pour les membres, surtout ceux qui viennent de très loin comme la Gaspésie ou l’Abitibi. J’espère vraiment que Legault va nous appeler. »
L’ANCAI et le ministère des Transports doivent se rencontrer lundi. Rock Fortin espère qu’une solution découlera de cette rencontre.












