De l’essence, un café, une bouchée, un repos bien mérité et peut-être un petit sourire : c’est ce que promet tout village-relais, projet du ministère des Transports à la croisée de l’initiative de sécurité routière et de la promotion du tourisme régional, qui fête ses 20 ans d’existence cette année. En deux décennies, le projet est devenu un moyen d’assurer la vitalité et la visibilité de communautés rurales.
Avec ses immeubles de brique et de bois, son église protestante et ses larges trottoirs, le « carré historique » du village de Danville, en Estrie, a des airs de Nouvelle-Angleterre.
Face à l’ancienne banque, non loin de l’église et de la binerie locale, la station-service du village trône bien en évidence au cœur du village depuis des décennies.
« Elle est quasi patrimoniale celle-là, elle est là depuis si longtemps », lance à la blague la mairesse de Danville, Martine Satre.
C’est grâce à elle, entre autres choses, qu’en 2006, la coquette municipalité a été choisie pour devenir le tout premier village-relais du Québec dans le cadre d’un projet pilote. Deux décennies plus tard, le réseau compte une cinquantaine de localités et tapisse la province d’est en ouest, de La Sarre à Natashquan.
Leur mission est simple : offrir aux voyageurs de passage un minimum de services lorsqu’ils empruntent les routes nationales, à savoir l’essence et la recharge pour véhicules électriques, l’alimentation, les toilettes publiques, le stationnement et l’accès aux réseaux cellulaire et Internet.
Une évidence en milieu urbain, mais des denrées de plus en plus rares lorsqu’on s’éloigne des grands centres.
« Dans chaque village, il y avait un poste à essence et un dépanneur. En quelques années, la relève ne s’est pas faite, les grosses compagnies ont rationalisé leur activité et ç’a disparu », raconte Martine Satre.
Le parc automobile de la province a beau augmenter, le nombre de postes d’essence est en chute libre au Québec depuis des décennies. Alors qu’il y en avait plus de 5000 en 1997, le Québec comptait 2761 stations-service en 2024, selon le dernier recensement de la Régie de l’énergie.
Marc-Antoine Vachon « Il y a des lieux qui demeurent en vie parce qu’il y a des passants qui viennent y dépenser un certain montant. Les villageois, qui ne sont peut-être pas assez nombreux pour les faire vivre à eux seuls, en tirent profit. »
Certaines régions sont particulièrement frappées. D’après les calculs du Devoir, depuis 2019, le Bas-Saint-Laurent et la Côte-Nord ont perdu 11 % de leurs postes d’essence, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine 19 %, soit 17 stations.
C’est aussi l’accessibilité aux commerces de proximité qui est en déclin. Il n’y a, par exemple que cinq stations d’essence ouvertes 24 h sur 24 h pour l’ensemble de la Gaspésie, et 10 pour l’Abitibi-Témiscamingue.
Même dans une région du sud du Québec comme l’Estrie, les « déserts d’approvisionnement » sont nombreux, selon la mairesse de Danville.
« Dans tous les milieux ruraux, c’est un enjeu. Dès que vous rentrez dans les terres un tant soit peu, il n’y a plus rien. »
Sécurité et vitalité
Le but premier des villages-relais demeure la sécurité routière sur les routes secondaires. Leur présence, annoncée par panneaux, incite les automobilistes à s’arrêter le plus souvent possible lors de grands trajets pour éviter la fatigue et les distractions, explique Sylvie Bellerose, directrice générale de la Fédération des villages-relais du Québec, qui a pignon sur rue à Danville.
Mais au fil des années, les aspects touristiques et économiques ont pris de plus en plus d’importance.
« La vitalité d’une communauté passe par un minimum de services, fait observer Mme Bellerose. Et s’il n’y a pas de services de proximité dans un village, les gens ne s’arrêtent pas. »
Pour obtenir le statut de village-relais, réservé aux localités de moins de 10 000 habitants, les municipalités doivent assurer l’ouverture de plusieurs infrastructures selon un nombre d’heures minimales de services.
« Ça stimule aussi le dynamisme socio-économique de la communauté, estime Sylvie Bellerose, qui est à la tête de la Fédération depuis 2010. Par exemple, les améliorations apportées aux infrastructures, ou l’élargissement des heures d’ouverture, ça bénéficie autant aux citoyens qu’aux touristes. »
À Sainte-Thècle, l’un des trois nouveaux villages qui se sont ajoutés au réseau cette année, l’adhésion a été l’occasion d’ajouter des bornes de recharge pour véhicules électriques et d’investir dans un parcours ludique sur l’histoire locale.
« C’est un levier qui nous aide du côté du développement économique et touristique. C’est un bel outil pour mettre en lumière notre municipalité », fait valoir Éric Blouin, maire de la localité de Mauricie.
« On est moins de 2500 personnes dans le village, on n’est pas une grande ville. C’est une façon pour nous d’amener les gens dans nos commerces. »
Des portes d’entrée
Au fil du temps, certaines localités comme Grande-Vallée, Matagami, Murdochville ou Chibougamau ont choisi de se retirer du programme, invoquant la difficulté de maintenir des heures d’ouverture élargies pour certains commerces, particulièrement en basse saison, ou les obligations d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite.
Difficile également de chiffrer l’influence sur l’achalandage et les retombées économiques pour les communautés, reconnaît Sylvie Bellerose.
« Ce qu’on sait, c’est qu’à long terme, les commerçants sont contents », affirme-t-elle.
Le jeu en vaut la chandelle, selon Marc-Antoine Vachon, titulaire de la Chaire en étude du tourisme Transat de l’UQAM.
« Ça peut devenir des portes d’entrée vers des destinations moins connues », estime M. Vachon.
« Il y a des retombées certes économiques, mais aussi ce qu’on pourrait appeler des retombées sociales. Il y a des lieux qui demeurent en vie parce qu’il y a des passants qui viennent y dépenser un certain montant. Les villageois, qui ne sont peut-être pas assez nombreux pour les faire vivre à eux seuls, en tirent profit. »
Ancienne restauratrice, Martine Satre a été à même de voir les effets positifs du programme.
« C’est le genre de choses qu’on ne peut mesurer que lorsqu’on le perd. C’est subtil [comme effet], mais je suis sûre que c’est mieux », dit celle qui a été propriétaire du restaurant Le temps des cerises à Danville pendant 34 ans.
« Ça permet de situer géographiquement le village, de le nommer. C’est toujours utile. Si tu n’es pas nommé, tu n’existes pas. »
Avec l’ajout en 2026 de Sainte-Thècle, d’Aguanish et de Natashquan, on compte maintenant 54 villages-relais. La direction aimerait atteindre la soixantaine dans les prochaines années et combler certains vides dans le réseau routier québécois, notamment en Abitibi-Témiscamingue et dans le Nord-du-Québec.
« Il faut habiter notre territoire » pour le faire vivre, affirme Sylvie Bellerose. « Si on ne l’habite pas, il y a quelqu’un d’autre qui va s’en occuper. »
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.












