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En lutte pour préserver leur souveraineté culturelle, les communautés inuites du Nord-du-Québec misent sur le développement de technologies numériques, comme l’IA pour assurer la survie de leur langue et de leur culture.

« On doit utiliser la technologie, sinon on meurt », résume avec aplomb Natasha MacDonald, vice-présidente du Heritage Lab.

Dans un combat qui rappelle celui de David contre Goliath, la petite équipe du Heritage Lab s’évertue à rassembler les savoirs traditionnels inuits et à les rendre disponibles numériquement aux quelque 14 000 habitants du Nunavik, à l’abri de la convoitise des géants du Web.

Avec une équipe de seulement trois personnes, l’organisme élabore présentement le projet AI !, un outil ambitieux qui servira à la fois de plateforme de traduction, de dictionnaire, de lieu d’archivage culturel et d’aide à l’apprentissage de l’inuktitut.

L’initiative est née dans la foulée du lancement d’outils alimentés par l’intelligence artificielle, comme ChatGPT, qui, dans le Nord comme dans le Sud, sont venus bouleverser le rapport au savoir.

« Les jeunes, les profs et les membres de la communauté ont commencé à l’utiliser pour poser des questions sur l’histoire et la culture inuites. Mais ChatGPT n’a pas connaissance de la réalité nordique, donc il inventait beaucoup sur l’histoire du Nunavik. Et quand il était capable de générer des informations qui avaient du sens, la majorité du temps, il donnait une perspective coloniale », raconte Ali Mehdi, directeur du Heritage Lab.

Ce dernier souligne également les manquements du côté des outils de traduction instantanés proposés par les GAFAM, comme celui de Google lancé en 2024.

« Leur traducteur n’a pas été construit en collaboration avec les communautés. Ils n’ont pas pris en considération l’entièreté de l’Inuit Nunangat [le territoire inuit en sol canadien], où on retrouve plus de 50 dialectes. Ça ne fonctionne pas et ce n’est pas précis », déplore M. Mehdi.

Un outil de décolonisation

Le projet AI !, qui veut dire « bonjour » en inuktitut, se dirige dans une direction totalement opposée : un outil technologique indépendant, développé par et pour les Nunavikois, ou Nunavimmiut, comme ils se désignent.

« C’est une façon de défendre notre souveraineté », explique la vice-présidente du conseil d’administration du Heritage Lab, Natasha MacDonald.

Les dirigeants du Heritage Lab se font donc un point d’honneur de refuser toute collaboration avec des géants de la big tech, ou encore de vendre de la publicité. Le projet est plutôt financé par un florilège de donateurs du secteur public.

« Ce serait facile pour nous d’abandonner et de donner toutes nos données à Microsoft ou à Meta. Mais nous voulons préserver notre langue, notre culture et notre souveraineté numérique », affirme Mme MacDonald.

La chercheuse et enseignante estime que la culture inuite traverse une période charnière. Si l’inuktitut est encore parlé à la maison par plus de 90 % des Inuits du Nunavik, l’anglais et le français occupent une place de plus en plus grande. « Les langues coloniales, qui sont dominantes dans le monde des technologies, nous mettent beaucoup de pression. »

Car même dans l’immensité du Grand Nord, les technologies numériques sont partout.

« Nous habitons des communautés isolées, accessibles en avion seulement, rappelle Mme MacDonald. Notre communication avec le reste du Nunavik, avec le monde et avec nos familles passe par la technologie. C’est omniprésent. »

Le moment est donc tout indiqué pour investir pleinement l’univers numérique.

« C’est maintenant ou jamais, dit-elle. Il suffit d’une génération pour perdre sa langue. Mais si on est capables d’agir maintenant, nous pourrons tirer parti de ce changement, créer du contenu dans notre propre langue et continuer à utiliser la technologie, sans perdre notre culture. »

Une adaptation qui, selon elle, suit l’évolution normale du peuple inuit.

« Depuis des millénaires, les Inuits utilisent de nouvelles technologies. Nous sommes passés des chiens de traîneau aux motoneiges, du harpon au fusil. Nous ne sommes pas moins Inuits pour autant. On doit prendre avantage de ce qui existe pour demeurer qui nous sommes. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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