Le Val-Ouest est heureux de vous proposer des nouvelles littéraires composées par des élèves de 4e secondaire de l’Odyssée, à Valcourt. Aujourd’hui, nous publions le texte Millénaires de Lili-Anne Gervais.
Chaque texte fictionnel est inspiré du vécu d’un auteur québécois.
Ce projet vise à amener les élèves à explorer différentes voix narratives, à expérimenter divers procédés d’écriture et à réfléchir au lien entre expérience vécue et création littéraire.
Les nouvelles littéraires de l’ensemble des élèves seront éventuellement transformées en balados, afin de leur donner une seconde vie et de rejoindre un public plus large.
Ce texte de Lili-Anne Gervais est inspiré de l’auteur David Goudreault.
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Ça fait déjà trois heures que je travaille sur mon livre. J’essaye d’écrire, mais la morbidité de La bête à sa mère me plonge dans une ambiance pesante. Les poils de mes bras se hérissent et il m’est impossible d’écrire. Tout ce que je peux voir, c’est l’immensité de la superficie blanche à mon écran.
Quand j’étais jeune, la seule chose qui me calmait et me permettait de rationaliser était de lire. J’ai beaucoup lu, ces lectures ont fait de moi un écrivain et un poète qui vit de ses mots.
Le syndrome de la page blanche est un mystère pour moi, mais les livres restent la réponse. Je me lève donc, m’approche de la bibliothèque et palpe la couverture détaillée d’un des bouquins.
Puis, au moment où je le tire, une force le retient au meuble et un énorme grognement retentit derrière le mur. J’observe les deux sections de la bibliothèque qui se séparent d’une force herculéenne, laissant place à un énorme escalier en colimaçon datant du 18e siècle.
Mes jambes ne cessent plus de trembler. Cette bibliothèque centenaire était déjà là quand moi et ma famille avons emménagé. Elle est l’un de ces immenses meubles en bois sculptés et encastrés contre le mur. Quelques livres poussiéreux couvraient déjà les coins des étagères quand nous sommes arrivés et nous les avons laissés pour honorer leur histoire. Jamais je n’aurais pensé que l’un d’entre eux aurait pu dévoiler ce secret.
Il m’est impossible de continuer à écrire maintenant que le vent froid des souterrains me susurre des chants m’attirant vers son cœur. Par un élan de courage, j’enfile mes meilleures bottes, ma lampe frontale et mon artillerie de défense.
Mon cœur bat la chamade, mais mes jambes avancent seules vers ce gouffre sans fond. J’avance en pas de danse calculée à travers le gravier parsemant les marches de pierre. Une odeur de poussière surplombée de bois m’envahit les narines et fait valser mes souvenirs, comme si cet arome m’était familier.
La descente me semble durer une éternité, mais au même moment, la lumière s’émanant de mon front commence à vaciller. Sous la noirceur envahissante, mes pieds se mélangent et mon ventre heurte le sol étrangement plat.
Le vacarme de ma masse enrichie par les années de parentalité met en action une énorme onde lumineuse qui aurait pu éclairer une ville en entier. Des lustres de cristaux bordent le plafond couvert d’une œuvre à l’effigie de chérubins à l’allure paisible.
Cette pièce qui a la superficie d’un terrain de soccer professionnel, est remplie de dizaines de gigantesques bibliothèques comme la mienne. J’observe ces milliers de livres datant de l’époque des Lumières tous plus audacieux les uns que les autres. Je retiens mes yeux d’inonder cette merveille qui aurait certainement fait l’effet contraire à quelques évêques de l’époque. Tous sont entreposés dans ce lieu caché pour conserver la culture scientifique, l’humanisme et la beauté d’une diversité de pensées.
Comparés à tout ce que j’aurais pu trouver, ces bouquins sont pour moi le plus grand trésor d’une société.
Lili-Anne Gervais












