Je marche. En premier, il y a l’odeur des embruns de la mer. Ce qu’elle recèle de trésors d’aujourd’hui et d’histoires d’avant ! Corne de brume dans le sillage d’un navire qu’on devine seulement. Évoqué. Dissimulé par les bancs de brouillard. Pas de deux entre le ciel et la mer. Il y a le son des vagues qui s’accorde au rivage. Font rouler la pierre et la redonne en offrande. Combien de temps pour les travailler ainsi? Avant, les vagues ont fait tanguer le navire. Bien avant d’arriver au rivage. Et puis ce son qu’on entend depuis la nuit des temps comme le chant des sirènes. Passagers immémoriaux porteurs d’espoir ou de naufrages.
Autrefois, un père et son fils piégés par la tempête sur les glaces mouvantes devenues linceul. Il voulait depuis toujours suivre les pas de son père. À ses 15 ans, c’est certain qu’il irait. Partir à la chasse aux phoques comme on marque le passage entre l’enfance et les autres âges. Moment initiatique. Fébrilité du fils et fierté du père qui aura accepté de l’amener. Malgré la peur, malgré le risque. Chasseurs de phoques comme son père et son père avant. Chasser la peur pour ne plus être un enfant. Métier d’un temps où le danger se mesure à la vie. Survie. Où l’on apprend à faire en faisant comme nos pères et leurs pères avant. Et puis, le blizzard et les glaces mouvantes plus fortes encore que le courage et l’espoir. Figés pour l’éternité dans une étreinte éternelle. Et puis la mère, le regard perdu tourné vers la mer à tout jamais. Aujourd’hui, un bronze, exposé aux grands vents pour raconter l’histoire aux passants.
Je vois. Cimetières des anciens. Pierres penchées au gré du vent et du temps. Noms effacés qui témoignent pourtant encore de celui ou celle qui a été avant. Peut-être aura-t-il marché sur les côteaux. Peut-être aura-t-elle attendu… peu importe le temps, on attend toujours un peu. Vieux hangars et bateaux échoués. Empilage de cordages échiffés. Avant, ils auront fait la fierté de la famille au complet. Et de celle d’avant peut-être aussi. Sentiers rocailleux qui mènent à des ailleurs improbables. Avant on les aurait marché autrement que pour y admirer le paysage. En ces temps où la besogne marquait les heures plus encore que les saisons de la vie.
Et puis cet homme d’un autre âge qui vient « voir » pousser son jardin. Comme un rituel… présage de la journée qui suivra. Il prendra le temps et nous l’offrira en cadeau. Prendra le temps de nous raconter les gens d’ici, les temps d’avant. Les clôtures de perches penchées pour empêcher les caribous de venir patauger dans le potager. Racontera comment les chaluts sont venus briser les vagues et faire chavirer le temps. Comme un inévitable grain de sable que toute la force d’une communauté ne pourra empêcher. Comment les anciens pêcheurs, pères de famille, revenus avec la dernière morue, bruleraient leur bateau comme un rituel pour marquer son arrêt à lui. Sa fatalité comme on tourne une page. Choisir d’y mettre le dernier point et écrire soi-même sa propre fin… ou bien sa faim.
Regard d’aujourd’hui tourné vers l’intérieur pour essayer d’imaginer. Danse de l’esprit qui vagabonde. S’arrêter pour tenter de saisir le fil ténu qui tient ensemble le monde d’avant à cette journée qui s’achève. Tenter d’en comprendre le sens. Percevoir la lumière de la fin du jour au travers d’un brouillard qui cherche à garder caché le contour d’une réalité qu’on refuse parfois de voir. L’odeur du poisson frais qui grésille. Comme une offrande, un trésor pour les voyageurs de passage. Simplicité d’un repas qu’on partage avec ses longs moments de silence. Et puis ce roulis éternel qui me rappelle, un peu en riant, que nous ne faisons que passer.
Caroline Beaupré














