Alors qu’en Ukraine, on se prépare à vivre un quatrième Noël en temps de guerre, au Québec, les membres de la diaspora font de leur mieux pour faire vivre leurs traditions et apporter un peu d’aide à leurs compatriotes restés au pays.
Par un dimanche lumineux de décembre, une odeur agréable se diffuse dans les locaux de la Maison Deslauniers, une demeure patrimoniale à Saint-Lambert qui fait office de centre communautaire.
Dans une pièce transformée avec les moyens du bord en petit restaurant, les curieux s’entassent pour goûter aux spécialités ukrainiennes du temps des Fêtes : bol de bortsch servi avec pampouchky (de petits pains à l’ail), plats de varenyky, qui évoquent les pierogis polonais, ou encore goloubtsi, une version ukrainienne des cigares au chou. Le tout agrémenté d’une bouchée de koutia, mélange de grains, de miel et de raisins secs qui doit impérativement ouvrir le repas de Noël.
Le coin des desserts donne aussi le tournis : beignets, biscuits, gâteaux et douceurs de toutes formes. Les habitants du grenier à blé de l’Europe ont visiblement la dent sucrée.
Cette abondance est le résultat de deux grosses journées de travail de la part de bénévoles de la diaspora, explique Yaroslava Kovba, organisatrice de ce marché de Noël à l’ukrainienne.
« Et tous nos bénévoles ont un emploi. Ils viennent nous aider après leur journée de travail, parce que c’est important pour eux », souligne-t-elle avec fierté.
À l’étage, une foule d’artisans propose aux nombreux visiteurs des articles traditionnels : bijoux, broderies, chemises traditionnelles ou encore didukh, une gerbe de blé ou d’avoine séchée qui orne les tablées durant les Fêtes, symbole de prospérité et d’abondance pour l’année à venir. L’étoile octogonale, étroitement associée à la célébration de la Nativité en Ukraine, rayonne partout.
« La culture ukrainienne est vraiment très riche et très intéressante. On a beaucoup de choses à montrer. On ne voulait pas que, lorsque les gens pensent à l’Ukraine, ils pensent uniquement à la guerre », fait valoir Mme Kovba.
L’ombre de la guerre
Le conflit avec la Russie n’est cependant jamais très loin des préoccupations, même durant les Fêtes.
Pendant que Saint-Nicolas, coiffé de sa mitre, salue les enfants, les parents sont invités à donner des fonds pour acheter du matériel médical en Ukraine. En échange, ils peuvent choisir une boule de Noël brodée à la main ou un petit ange en tissu aux couleurs du drapeau ukrainien.
Dans certains kiosques, les acheteurs peuvent mettre la main sur des badges aux accents militaires ou sur des fanions marqués du slogan patriotique Slava Ukraini ( « Gloire à l’Ukraine ! »).
Les recettes de la cafétéria iront également à l’achat de trousses de premiers soins ou de matériel pour transfusion sanguine. Lorsqu’on achète une boule de Noël fabriquée à la main, un bénévole nous informe que le prix servira à couvrir l’achat d’un garrot destiné à arrêter les hémorragies.
« Tous ceux qui organisent cet événement ont des amis et des proches en Ukraine », indique Dimitri Klymenko, un autre bénévole.
Arrivé au Canada avant le déclenchement de « la guerre à grande échelle », le caméraman est aujourd’hui à l’emploi de Télévision Rive-Sud.
Le natif de Zaporijjia, l’une des villes martyres de la guerre, garde évidemment les yeux rivés sur le dernier développement des hostilités.
« La nuit dernière, ma ville natale a été bombardée. Chaque fois, c’est difficile à comprendre pour moi. Lors des dernières années, j’ai perdu beaucoup d’amis et de collègues qui ont pris les armes pour protéger notre pays. Pas parce qu’ils le voulaient, mais parce qu’ils n’avaient pas le choix. »
La guerre reste omniprésente dans les esprits de tous les Ukrainiens, peu importe, où ils se trouvent, assure Yaroslava Kovba.
« On se lève le matin en regardant les nouvelles et on va dormir le soir après avoir regardé les nouvelles. Est-ce que c’est tranquille dans la région où habite ma famille ? Ça fait 14 ans que je suis ici, mais mon cœur est 100 % là-bas », dit-elle avec émotion.
Noël, un champ de bataille ?
Dans ce contexte tendu, la célébration de Noël devient assurément une forme d’affirmation. D’autant plus que l’Ukraine a multiplié les actions au cours des dernières années pour défaire ses liens culturels et religieux avec la Russie.
Depuis 2023, les Ukrainiens orthodoxes fêtent Noël le 25 décembre, en même temps que la quasi-totalité de la chrétienté, et non plus le 7 janvier comme les Russes, qui suivent le calendrier julien.
L’année précédente, le bortsch a été placé sur la liste du patrimoine immatériel en péril de l’UNESCO à la demande du ministère ukrainien de la Culture.
L’invasion russe met en danger « le patrimoine humain et vivant qui est associé au bortsch », a statué l’organisme onusien.
« Ma grand-mère avait peur de fêter Noël », rappelle Dimitri Klymenko, en évoquant l’époque de l’Union soviétique.
« Quand on est devenu indépendant en 1991, on a commencé à recréer la fête de Noël comme elle était avant la période soviétique : les traditions, les petits moments et les symboles interdits. Depuis, chaque génération reconstruit les célébrations de Noël. »
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.









