Annie Claude Bélisle (à gauche) est professeure à l'UQAT. Sa collègue, Valérie S. Langlois (à droite) est professeure titulaire à l'Institut national de recherche scientifique (INRS). Caroline Grégoire, Le Soleil
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Et si la solution se trouvait dans la neige et la poussière? En s’unissant à la Première Nation Abitibiwinni, une équipe de chercheurs a transformé son approche, jusqu’à trouver la clé d’une «avancée majeure pour le suivi de la biodiversité au Canada».

«Je vais me souvenir toute ma vie du moment où on a eu les premiers résultats qui fonctionnaient, raconte la professeure à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), Annie Claude Bélisle, en entrevue au Soleil. Ça a été un moment eurêka pour tout le monde!»

Pendant plusieurs années, l’équipe dont elle fait partie, aux côtés de Valérie S. Langlois, professeure titulaire à l’Institut national de recherche scientifique (INRS), s’est chargée d’explorer les possibilités de l’ADN environnemental (ADNe).

Cette technologie, qui vise à «identifier les espèces qui fréquentent un milieu donné», s’appuie sur les fragments de cellules contenant de l’ADN laissés dans l’environnement par les animaux. En analysant les traces génétiques laissées dans l’eau, le sol, ou l’air, les chercheurs peuvent assurer «le suivi de la faune terrestre» sans pour autant «observer, capturer ou déranger» les animaux.

«L’ADNe, c’est une manière supplémentaire de suivre la biodiversité sur le territoire, qui est parfois plus accessible et moins chère aussi», résume Annie Claude Bélisle, en marge du lancement du livre Décoder la nature.

Annie Claude Bélisle (à gauche) et Valérie S. Langlois (à droite) ont toutes deux collaboré aux travaux entourant l’ADN environnemental, expliqué dans le livre Décoder la nature.

 

«Très actives en conservation», des Premières Nations usent maintenant des possibilités qu’offre l’ADNe pour «développer leur projet d’aires protégées sur le territoire», en plus d’«augmenter leur intendance» sur ces secteurs, explique-t-elle.

Une technique jamais vue

Il allait donc de soi, en début de projet, d’établir un partenariat entre les chercheurs, des gardiens du territoire et des biologistes communautaires.

Forte d’une expérience de plus de cinq ans comme biologiste à Pikogan, Annie Claude Bélisle permet, dès les balbutiements, d’établir une collaboration naturelle entre la Première Nation Abitibiwinni, située au nord d’Amos, en Abitibi-Témiscamingue, et l’équipe de l’INRS.

D’abord concentrée sur la récolte d’échantillon d’eau, l’équipe de recherche est toutefois rapidement confrontée aux limites de ses méthodes. «Au début, on surveillait les espèces terrestres. On échantillonnait de l’eau, sans succès. On ne détectait même pas d’orignal alors qu’il y en a partout», se souvient la professeure affiliée à l’UQAT.

En collaboration avec les gardiens du territoire, bien au fait des spécificités du terrain, l’équipe de chercheurs décide de «se revirer de bord» et développe de nouvelles méthodes à partir de prélèvements de neige, de poussière et d’insectes.

Tout à gagner

L’échantillonnage de la neige de surface — une idée issue de la rencontre entre les membres de la communauté et les chercheurs ― se révèle alors être «la méthode la plus performante».

L’équipe de recherche présente sa démarche dans le livre Décoder la nature, lancé le 27 février.

«Ça n’a jamais été fait comme ça dans le monde scientifique», note Annie Claude Bélisle.

Publiés dans Journal of Applied Ecology en décembre, les résultats issus des nouveaux protocoles développés mettent également en lumière la richesse du travail collaboratif.

«C’est très important la collaboration qu’on a eue avec eux. C’est ce qui fait en sorte que le projet est immense, qu’on a fait plein d’avancées à plein de niveaux.»

Pour l’équipe de chercheurs, il ne fait pas de doute. Sans la collaboration de la communauté anichinabée, il n’y «aurait pas eu de projet».

Les communautés autochtones ont été les premières à démontrer de l’intérêt pour les travaux sur l’ADNe. «Les municipalités, non. Les gouvernements, non. Même à la base, j’avais de la misère à trouver quelqu’un qui s’intéressait à la faune», raconte Valérie S. Langlois.

L’approche scientifique a tout à gagner d’introduire davantage les connaissances traditionnelles des Premières Nations, jugent les deux scientifiques rencontrées. En plus de donner de la légitimité aux connaissances développées, les partenariats contribuent «à l’acquisition de compétences et d’autodétermination», précise Annie Claude Bélisle.

Se défaire de la hiérarchie

N’en demeure pas moins que l’établissement de collaboration concluante nécessite l’adoption d’une «posture d’humilité» chez les chercheurs issus du milieu scientifique.

«Comme scientifique […], on a nos acquis, nos connaissances, notre tunnel. C’est ce qu’on connait, établit Valérie S. Langlois. Eux, ils arrivent avec plein d’idées. Ils nous sortent de notre zone de confort.»

En plus de prendre le temps d’établir une relation de confiance et de respect, les chercheurs doivent déconstruire une certaine «hiérarchisation des systèmes de connaissances».

«On arrive d’une dynamique scientifique très coloniale, avec un système de connaissances qui a préséance sur un autre, mais il y a plein d’outils […] pour repenser cette manière de mettre en commun des systèmes de connaissance différents», souligne Annie-Claude Belisle.

D’autant plus que les communautés autochtones ont toutes leurs particularités, rappellent les collègues.

«Il y a des communautés qui choisissent les collaborations scientifiques comme un outil d’avancement, d’aspiration, mais il y a d’autres méthodes, d’autres approches. C’est correct. Ce n’est pas vrai que tout le monde est ouvert au même genre de collaboration.»

«Parfois aussi, ils ont d’autres défis et les priorités ne sont pas là», souligne Valérie S. Langlois.

 

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