Avant d’exporter à Paris, à Londres ou à Berlin, les entreprises québécoises devront bientôt passer d’abord par Longueuil ou Drummondville. Dans ces deux villes se trouvent des chercheurs qui mettent au point un « passeport numérique » pour les produits manufacturés, un laissez-passer qui deviendra obligatoire d’ici quelques années pour quiconque souhaite faire des ventes en Europe.
Dans leurs bureaux passablement bien cachés de Longueuil, Geneviève Bourgoing et son équipe présentent leur prototype de passeport numérique. Cette étiquette en forme de code QR est apposée sur les pièces de machinerie destinées à l’exportation. L’innovation a été présentée le mois dernier à la foire des entreprises de Hanovre, en Allemagne, où le premier ministre François Legault et le chancelier allemand, Olaf Scholz, ont pu admirer cette technologie vouée à devenir incontournable.
Cette fiche numérique devra « associer un produit et ses informations essentielles » pour les biens manufacturés, comme une liste d’ingrédients le fait pour les produits alimentaires, explique Mme Bourgoing, leader principale pour la croissance et le virage numérique au sein de l’organisme Développement économique de l’agglomération de Longueuil.
« À l’origine, c’est pour suivre l’empreinte carbone. Mais ça peut être pour n’importe quoi : la maintenance, la provenance des composants — tout ce qui est pertinent. Des origines de la matière première jusqu’à la fin de sa vie utile. »
L’idée d’un laissez-passer unifié pour l’exportation en Europe est née d’un appel de projets lancé en 2023 par la Commission européenne. Un « passeport numérique de produits » devra uniformiser l’information dans « les chaînes de valeur de l’électronique, du textile, des pneus et de la construction » d’ici le printemps 2027.
Les équipes qui y travaillent de ce côté-ci de l’Atlantique collaborent avec International Manufacturing-X, un groupe affilié au gouvernement allemand. Ce consortium regroupe des chercheurs et des industriels de 14 pays qui tentent de créer un standard international pour le suivi des biens manufacturés.
Le Québec pourrait embarquer « rapidement » dans ce nouveau bateau, avance Mme Bourgoing, bien que la tâche s’annonce lourde pour les entreprises qui souhaitent s’y conformer. « Quand nos entreprises veulent collaborer à l’international — nos équipementiers, par exemple —, il y a beaucoup de protocoles pour que les machines se parlent ensemble. Il faut un protocole qui facilite l’intégration des équipements qui viennent de partout dans le monde. Dans une usine intelligente, il y a une couche de données qui vient par-dessus toutes ses machines pour uniformiser les protocoles. Sauf que la donnée n’est pas standard partout. »
Les Européens ne sont pas non plus les seuls à envisager un suivi plus serré des importations. Les Japonais, les Coréens et même les Californiens ont témoigné de l’intérêt pour ce type de traçabilité. « Pour l’instant, on se concentre sur l’Europe », précise Geneviève Bourgoing, car il s’agit de l’autorité la plus avancée en la matière et, surtout, le continent le plus convoité en ce moment par les entreprises d’ici.
Un premier cas d’espèce dans la prochaine année
Les responsables d’International Manufacturing-X avaient convié l’hiver dernier les représentants d’une dizaine de pays pour entamer la planification du passeport. Le Canada n’a pas répondu à l’appel, et c’est plutôt le ministère québécois de l’Économie qui a envoyé un représentant en Europe pour y participer.
Marc-André Gaudreau a été ce premier représentant d’ici à s’envoler vers l’Europe pour œuvrer sur ce passeport manufacturier.
Le défi consiste à s’assurer que ce document peut changer de main et que, chaque fois, il conserve l’intégrité de toutes les données précédentes. « Où sont les sources de fuites ? Les faiblesses ? Je ne le sais pas encore. Je travaille là-dessus », explique-t-il sur le plancher du Centre national intégré du manufacturier intelligent de Drummondville.
« On est dans le virage numérique. On ne sait pas ce qu’il y a après la courbe. On va sûrement se rendre compte que l’empreinte carbone est l’une de 100 bonnes idées qu’on peut mettre dans ce passeport. »
Rare scientifique dans l’univers plutôt politique qui gravite autour du « passeport numérique des produits », Marc-André Gaudreau croit pouvoir fournir un premier « vrai cas d’usage » du passeport pour une usine de la région dans la prochaine année. L’usine-laboratoire en intelligence manufacturière qui a ouvert ses portes en 2022 à Drummondville pourrait bien être l’endroit où naîtra cette clé pour le marché européen. « La normalisation va devenir une priorité européenne. La question c’est : est-ce qu’on va être prêts pour faire des affaires avec eux ? »
Des partenaires en Europe ont déjà démontré de l’intérêt pour la solution développée de ce côté-ci de l’Atlantique, confirme Geneviève Bourgoing. Par contre, si les États-Unis ont perdu de leur attrait pour les exportateurs d’ici, des barrières culturelles se dressent toujours devant les Québécois qui veulent faire des affaires en Europe. Par exemple, les Allemands seraient plus tatillons sur les spécificités, les Français prendraient du temps à traiter les demandes administratives, tandis que les Anglais partageraient les mêmes façons de faire du commerce.
Ainsi, au-delà des nouvelles normes technologiques, les entrepreneurs devront aussi apprendre à négocier avec de nouvelles spécificités humaines.
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
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