Augmentation foudroyante des admissions, puis reculs et moratoires : la politique migratoire canadienne a connu au cours de la dernière décennie un parcours en montagnes russes. Le journaliste du Globe & Mail Tony Keller a trouvé dans ses années turbulentes le sujet de son premier essai, Borderline Chaos, qui a remporté récemment le prix Donner 2026, remis au meilleur ouvrage canadien sur les politiques publiques. Le Devoir s’est entretenu avec lui.
Né à Montréal en 1967, diplômé des universités Duke et Yale, Tony Keller travaille en journalisme depuis 35 ans, passant notamment par la rédaction du Financial Post Magazine et du Maclean’s. Au fil du temps, il a fait de l’immigration et de ses implications économiques l’un de ses sujets de prédilection.
« Comme Canadien, j’ai passé beaucoup de temps à penser aux différences que nous avons avec les États-Unis. Et l’immigration, c’est une différence profonde entre la politique canadienne et la politique américaine. Je crois que la différence, c’est que, historiquement, nous avons fait de meilleurs choix dans notre politique d’immigration », raconte-t-il en français à partir de Toronto.
Sous-titré « How Canada Got Immigration Right, and Then Wrong », Bordeline Chaos porte en son sein un plaidoyer en faveur du modèle « traditionnel » d’immigration canadien, qui encourageait « une immigration choisie, légale, permanente, nombreuse (mais pas trop), composée de gens éduqués et qualifiés », écrit Tony Keller.
« De la fin du gouvernement Mulroney jusqu’au début du gouvernement Trudeau, les conservateurs et les libéraux étaient sur la même page : environ 250 000 immigrants par année, une minorité de réfugiés et de réunification familiale et une vaste majorité d’immigrants économiques », résume en entrevue celui qui a amorcé sa carrière au Globe & Mail, en 1991.
Un système dans lequel les immigrants économiques sont choisis en fonction d’un système de points basé sur leur potentiel de contribuer à l’économie canadienne : éducation, langue, expérience, âge, etc.
« C’était un très bon système et plusieurs pays le considéraient comme un modèle. En particulier, et, il faut le souligner, les États-Unis le regardaient comme un exemple à suivre, tant à droite qu’à gauche. »
L’immigration comme solution magique ?
Cette doctrine a volé en éclat lors des premières années du gouvernement Trudeau, avec l’ouverture de nouvelles voies d’immigration temporaire et l’augmentation des cibles d’admission. En particulier celles des étudiants étrangers et des travailleurs temporaires, qui sont venus à former un bassin de main-d’œuvre peu qualifiée pour plusieurs industries à bas salaires, comme la restauration ou le tourisme.
Résultat, en 2024, l’immigration temporaire représentait 3 millions de personnes, soit 7,3 % de la population canadienne. Une augmentation fulgurante, qui, toutes proportions gardées, est plus importante que les plus grandes vagues d’immigration vécues aux États-Unis.
Le mouvement était tel qu’il a fini par exercer une pression à la hausse sur le marché du logement et les services publics. À lui seul, le nombre d’étudiants étrangers a quintuplé pour atteindre 1 million de personnes en 2023.
Comment en est-on arrivé là ? C’est la question qui sous-tend Borderline Chaos, qui se lit à la fois comme un traité d’économie et un livre d’histoire contemporaine.
« Il ne faut pas seulement blâmer le gouvernement Trudeau. Dans la liste des récriminations, ils sont au premier rang, mais ils n’étaient pas seuls », assure Tony Keller.
L’auteur souligne aussi l’appétit des provinces pour les étudiants étrangers, qui en sont venus à financer une partie importante du système d’éducation. Il note également les appels répétés du patronat à remédier à la pénurie de main-d’œuvre avec des travailleurs temporaires.
À cela s’ajoutent la voix de groupes comme l’Initiative du siècle, qui vantent les mérites d’une immigration massive comme moteur de croissance pour l’économie canadienne et augmenter le poids du pays sur la scène internationale.
« Plusieurs voix différentes disaient au gouvernement qu’il pouvait arriver à des résultats économiques très positifs, de façon presque magique, en augmentant l’immigration et en baissant les standards », explique Tony Keller.
Au même moment, le gouvernement cherchait à stimuler la croissance du PIB, en berne après la dégringolade des prix du pétrole en 2014. Augmenter le nombre d’habitants, et, par le fait même de consommateurs, semblait une solution intéressante.
Un calcul erroné, soutient le journaliste.
« Il y a eu confusion entre faire croître l’économie et faire grimper les standards de vie. Le PIB national et le PIB par habitant, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas parce qu’il y a plus de monde autour de la table que la tarte va nécessairement être plus grande. »
Le PIB par habitant, qui donne un meilleur aperçu du niveau de vie général, a diminué de près de 2 % au sommet de la vague migratoire, entre 2022 et 2024, fait remarquer l’auteur.
« Si on amène beaucoup de gens qui gagnent de bas salaires, ils vont utiliser beaucoup de services gouvernementaux, l’éducation, la santé. Ils gagnent moins et paient moins de taxes. C’est un bénéfice pour les employeurs, mais ç’a aussi un coût […] Notre but devrait plutôt être de faire grimper les salaires, particulièrement au bas de l’échelle. »
Retour en arrière ?
Est-il possible de remettre le dentifrice dans le tube et de revenir à un système basé sur une immigration permanente et qualifiée ?
Le fédéral a déjà marqué le coup en réduisant le nombre d’étudiants étrangers et en rendant plus difficile l’embauche de travailleurs temporaires. Mais la tâche s’annonce difficile et pose des enjeux éthiques importants, estime Tony Keller.
« Les gouvernements ont opéré comme si le système temporaire était vraiment temporaire. Mais ce n’était pas le cas : la plupart des gens venus par les voies temporaires ont envie de rester en permanence », rappelle-t-il.
« C’est comme si on avait laissé entrer un million de personnes dans un stade pour un concert de Taylor Swift, et puis qu’on réalise qu’on a seulement 100 000 billets à vendre. Qu’est-ce qu’on fait ? Ce sera très difficile. »
Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.
À lire également













