J’ai travaillé dans le nord du Maine. Dans des conditions difficiles mais rien à voir avec les conditions dans lesquelles ont vécu mes grands-parents. Vers 1955, je travaillais comme bucheron pendant mes vacances d’étudiant. Uniquement des Canadiens-français y travaillaient. Seuls les patrons étaient américains. Et les chevaux…. Peut-être. Dans les années 1830 à 1930, près d’un million de nos compatriotes se sont exilés dans le nord-est des États-Unis pour travailler dans des usines, particulièrement des usines de coton. On retrouve aussi des appellations françaises de villages ou villes des États-Unis un peu partout.
Les conditions de vie de ces colons émigrés ont été décrites comme très difficiles. Salaire de famine, travail des enfants, logements insalubres, maladies contagieuses, pas de services, etc. Plusieurs en sont revenus mais un grand nombre aussi sont restés.
Plusieurs sont restés parce qu’ils avaient apporté tous leurs biens avec eux. La plus grande partie étaient des cultivateurs avec des terres trop petites et une famille nombreuse. Ils avaient fait encan pour défrayer le coût de leur voyage. Rendus sur place, il ne leur restait pratiquement plus rien du peu d’argent ramassé.
Les résidents au Québec après 1760 étaient des agriculteurs souvent analphabètes et les bonnes terres se sont raréfiées très vite. Ils s’étaient installés surtout sur la rive sud du fleuve, la rive nord était trop inhospitalière. Au bord du fleuve, sur la rive sud, la terre arable n’était pas longtemps apte à l’agriculture. On affirme aujourd’hui que 2% de notre sol est de la bonne terre arable. Avant l’an 1900, les industries étaient plutôt rares et, à cause des familles nombreuses, la quantité des bonnes terres arables s’est vite raréfiée. Les terres devenaient trop petites ou impropres à une culture rentable. J’ai été élevé dans le quatrième rang. Les trois premiers rangs sont demeurés en culture. Mon école primaire accueillait une trentaine d’enfants. Aujourd’hui, l’école primaire du village est fermée et mon rang ne fait vivre qu’une seule ferme, avec de la machinerie lourde. Les maisons qui restent accueillent la plupart du temps des urbains, ou des retraités.
Que faire avec les terres qui ne nourrissaient plus leur monde, parce qu’elles étaient trop petites, qu’elles ne poussaient pas ou que les garçons étaient trop nombreux. J’ai vraiment vécu la fin de cette période.
Mes sœurs restaient presque toujours à la maison. Bonnes à tout faire : les bébés, la vaisselle, fouler le foin, ramasser les petits fruits, laver le centrifuge, repasser, apprendre à tricoter, tirer les vaches. De temps en temps, même très jeunes, elles allaient participer aux relevailles d’une mère qui arrivait à la maison avec un nouveau bébé.
Mon grand-père Michaud est allé quelque part dans un état américain inconnu, a rencontré une québécoise là-bas et est revenu ici avec les plus beaux meubles que j’aie vu dans mon enfance. C’est tout ce que je sais.
Mon grand-père Caron n’est jamais parti. Il a élevé 19 enfants sur une terre de roches que ses enfants ont reboisée en entier par la suite. Presque tous ses frères ont élevé leurs enfants à Lewiston dans le Maine. Je les ai beaucoup fréquentés quand j’ai passé six étés dans cette région, lorsque j’ai travaillé dans un camp de vacances près de Lewiston. Plusieurs se sont installés aussi à Nashua dans le New-Hampshire. Dans le temps, vers 1960, ils étaient tous bien intégrés. Les deux générations plus vieilles parlaient encore français et avaient développé des métiers manuels dans lesquels ils réussissaient.
Ils venaient passer leurs vacances avec leur famille d’ici et faisaient montre de leur réussite financière. Et d’une débrouillardise peu commune. Pas moyen de vérifier.
Pendant que j’étais au collège, j’ai passé mes dernières vacances d’été comme bucheron dans le Maine. Tout jeune, j’avais beaucoup buché avec mon père et mes frères. Les scies mécaniques n’étaient pas encore très évoluées mais nous n’en étions plus au ‘sciotte’. Et à la hache. J’aurais pu aller travailler à la tourbière de l’Isle-Verte, mais je suis allé bucher aux États-Unis. Avec mon frère. Qui était plus jeune que moi mais qui était bon bucheron lui-même. J’ai encore ma carte d’assurance sociale américaine.
Je puis vous dire que les conditions de travail étaient minimales. Horaires de travail épuisant : nous commencions tôt le matin et nous finissions à la noirceur. Nourriture épouvantable, literie très primaire, etc. Les travailleurs étaient des bucherons avec des terres abandonnées, des bucherons d’hiver qui voulaient se rapprocher pour l’été, des jeunes en apprentissage. Étant donné les heures de travail, les échanges se réduisaient au minimum. En plus, il avait plu tout l’été et nous travaillions les pieds dans l’eau. L’étudiant que j’étais a perdu plusieurs livres.
Mais j’avais pu aider ma famille à payer mon collège et à me déculpabiliser de l’effort financier que je leur demandais.
Aujourd’hui, je relis avec reconnaissance et une grande curiosité tout ce qui se publie sur les aventures et les difficultés de nos émigrants d’hier aux États-Unis. Leur descendance doit être aussi nombreuse que celle des québécois d’aujourd’hui.
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