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Je me souviens d’une grande et belle rivière. Était-ce la Saint-Maurice, la Manicoutai, la Rivière du Loup, la Matapédia? Je n’en sais rien. Mais elle était belle comme toutes les rivières ensemble. De grandes eaux sauvages et claires, des berges où se mirent les sapins verts et les bouleaux penchés, des rapides où l’écume tourbillonne et fabrique des diamants sous le soleil et la lune.

Je l’ai vue naître en mince filet à la sortie d’un étang de quenouilles, je l’ai vue ruisseler sous l’œil calme d’un chevreuil en train de boire, je l’ai vue s’élargir à chaque baie d’où jaillissait un autre ruisseau. Puis, au gré des rochers aux murs nus, au gré des forêts profondes, au gré des prairies ondulées ou étales, elle habillait sa mémoire, elle faisait l’apprentissage de son pays. À mesure qu’elle grandissait, qu’elle vieillissait, qu’elle devenait plus puissante, de nouvelles odeurs de terre l’enrichissaient, de nouvelles espèces d’arbres, de plantes, d’oiseaux, augmentaient son bagage de connaissances. Aucune étoile d’été ne lui était inconnue. Pour les étoiles d’hiver, elle regrettait de ne les avoir entrevues qu’à la sauvette à travers un trou dans la glace.

Tout le monde pouvait se fier à elle. Parfois, comme au printemps ou après un gros orage, elle devenait plus grosse, plus houleuse, dangereuse même. Parfois, elle était bien plus basse parce que le soleil buvait son eau. Et les hommes se regardaient en branlant la tête pour se plaindre parce qu’il n’avait pas plu depuis longtemps. Et les truites se cherchaient des trous profonds à l’ombre.

Mais tout le monde pouvait se fier à elle. Pour fouiller dans son ventre à la recherche de poissons, pour voir le soleil s’y lever dans la brume du matin, pour arroser les fleurs et les blés, pour faire boire les animaux, pour nourrir le grand fleuve et la mer. Toute la nature et les hommes vivaient dans l’assurance de sa fidélité, de sa permanence.

Je me souviens aussi d’un torrent. Je crois que c’était en Tunisie, peut-être aussi quelque part dans ma tête. Je dis que je m’en souviens, mais il n’était plus là, il ne coulait plus, il ne vivait plus. Oh, il avait déjà coulé, énorme, impétueux, destructeur, emportant ponts, cailloux et rochers, laissant un lit béant et intemporel.

Il avait créé tant d’espoir. De partout, les animaux étaient accourus. Du chameau à la brebis, de la sauterelle au scorpion, du lion à la gazelle, comme si, à cause de lui, les rivalités n’avaient plus leur raison d’être. Les herbes et arbustes avaient revêtu à la hâte leur robe de verdure et pointaient vers le ciel leur désir de durer.

Mais le torrent ne coule plus. Plus de chameau ni de brebis, plus d’herbe qui pointe sa verdure. Ne restent que pierres, sable et un grand lit en attente d’eau.

Je me suis donc interrogé sur la différence entre ma rivière et un torrent. Et voilà que me sont apparus dans toute sa lumière le sens et la richesse de la fidélité. Pas la fidélité obligatoire qui est tombeau de la vie. La fidélité qui est confiance et manière d’être et façon de vivre.

Si le petit garçon peut, en tout temps, sortir sa canne et aller pêcher, si la brume du matin est toujours aussi belle sur la rivière, si les fleurs peuvent fleurir et les animaux boire, si le grand fleuve peut garder les bras ouverts et demeurer confiant que l’eau viendra, c’est que la rivière et les amis qui la font naître sont d’une fidélité sans faille.

Les arbres dans la montagne avertissent l’eau de ne pas descendre trop vite. Les mousses dorment dans l’eau et ne veulent pas sortir du sommeil. Les trous d’eau dans les roches jouent à la cachette et mettent des mois à se faire découvrir. Les marécages prennent tout le temps qu’il faut pour faire grandir les quenouilles et entendre barboter les sarcelles. Jusqu’aux ruisseaux qui se permettent de grands détours ratoureux et inutiles pour jouir plus longtemps de la caresse de l’eau. Tous les amis de la rivière travaillent pour la rivière et pour qu’elle dure et pour que le petit garçon dorme tranquille avec sa canne à pêche.

Dors tranquille, petit garçon, la rivière et ses amis te sont fidèles. Et pour te rassurer, j’ai aussi rêvé que tous les humains, tous, voulaient faire partie des amis de la rivière.

Gaston Michaud, Racine. (1963?)

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