crédit photo : Martin St-Laurent
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Comme bien des super-héros, François Séguin mène une double vie. Dans la vie de tous les jours, il est responsable des loisirs à la Municipalité de Saint-Claude, en Estrie. Hors de son travail, il s’immerge dans un tout autre univers : celui de la lutte. Le 23 août prochain, ses concitoyens découvriront au grand jour sa passion. Par le biais d’un championnat de lutte qu’il organise dans le cadre de la Fête foraine de Saint-Claude.

François Séguin est une figure très active de l’Académie de lutte estrienne, dont il est le président du conseil d’administration. Cet organisme sans but lucratif organise chaque année, entre septembre et mai, des spectacles de lutte à Sherbrooke. Auparavant à l’école primaire du Boisjoli et à partir de l’automne prochain à l’espace collectif Chez Praxède  Mais aussi, une fois l’an, un gala de plus grande ampleur au gymnase du Cégep de Sherbrooke.

Une soirée typique de lutte comporte de sept à huit combats.

«Nous essayons de plaire à un peu à tout le monde, en offrant la plus grande variété possible. Des combats en équipe, de haute voltige, avec des colosses, etc. Sinon, ce serait comme écouter le même film en boucle. Nous voulons conserver l’attention des gens et qu’ils soient sur le bout de leur siège», expose François Séguin.

Soirée de lutte à l’école primaire du Boisjoli à Sherbrooke.  (crédit photo : Académie de lutte estrienne)

«Pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable?»

En Estrie, la majorité des spectacles de lutte ont lieu à Sherbrooke. L’activité de Saint-Claude fait donc exception.

François Séguin se dit d’ailleurs bien content de pouvoir mettre à profit ses compétences pour organiser ce match au sein de sa communauté.

«Avec mon expérience d’organisateur d’événements de lutte, je me suis dit : pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable? L’activité sera dans l’esprit du cirque et des fêtes foraines. Un bel arrimage. Et tout le monde pourra venir, parce que c’est gratuit.»

Des lutteurs et des lutteuses s’affronteront à tour de rôle sur le ring. Dans le cadre du championnat organisé le 23 août prochain à Saint-Claude.  (crédit : Municipalité de Saint-Claude)

Un gentil, devenu méchant, qui redevient gentil

Pour l’occasion, François Séguin va revêtir son costume du Patriote. Un personnage typiquement québécois, vêtu de bleu et de fleurdelisés. Qu’il personnifie depuis maintenant une vingtaine d’années. «Pendant 15 ans, j’étais un gentil. Et là, je suis rendu méchant. J’ai fait cette transition parce que je trouvais que j’avais fait pas mal le tour. Je voulais amener l’essence du personnage ailleurs et essayer autre chose.»

Le temps du spectacle de Saint-Claude, le «méchant» Patriote redeviendra «gentil».

«Je ne voudrais pas envoyer promener le monde de Saint-Claude et me faire détester!», mentionne-t-il, amusé.

Le temps du spectacle à Saint-Claude, le «méchant» Patriote redeviendra «gentil».  (crédit photo : Académie de lutte estrienne)

De spectateur à lutteur

Il confie que cette passion lui vient de sa grand-mère.

«Quand mon frère et moi allions chez elle, il y avait toujours un programme de lutte qui jouait à la télévision. En direct ou enregistré sur des cassettes VHS. À notre anniversaire, plutôt que nous donner un jouet, ma grand-mère nous achetait des billets pour aller voir la lutte au Forum de Montréal. C’était un grand moment de sortie en famille.»

Alors qu’il étudie dans un cégep à Montréal, l’un de ses amis l’amène à Sorel-Tracy. Où il découvre pour la première fois la lutte hors de la grande scène du Forum et de l’écran de télé. Ce soir-là, on lui offre de remplacer l’arbitre, qui est absent. Ce qui lui donne la piqûre.

Avec ce groupe de Sorel-Tracy, il apprend les «rudiments du métier». Tant et si bien qu’il se retrouve à nouveau sur le ring, quelques mois plus tard. Non plus comme arbitre, mais comme lutteur.

«Ce n’était pas dans ma liste de choses à faire dans la vie. C’était bien correct de regarder la lutte à la télé. Mais quand on m’a dit que je pouvais le faire, j’ai voulu essayer. Et finalement, je ne suis pas le meilleur lutteur, mais je me débrouille quand même bien.»

Une passion qui l’anime depuis maintenant plus de 20 ans.

Gala de lutte au Forum de Montréal vers 1960.  (crédit: documentaire « La lutte » (ONF) 1961)

Une saison de lutte : «comme un téléroman»

François Séguin explique que lorsqu’il enfile son costume et ses bottes de lutteur, il disparait. Pour laisser place au Patriote.

«Je suis alors dans la peau d’un personnage. Qui est une extension de moi. Mais les traits de ma personnalité ne seront jamais autant exagérés que dans le ring. Je ne suis pas comme ça, dans la vie de tous les jours.»

Il croit d’ailleurs que ce sont ces archétypes qui fascinent autant les gens. «Dans un ring de lutte, c’est toujours l’éternel combat du Bien contre le Mal. Le Bien gagne toujours, mais le Mal garde une carte dans sa poche d’en arrière. Ce qui fait que ça ne se finit jamais.»

L’une des clés du succès? Raconter une bonne histoire.

«Dans chaque combat, il y a des acrobaties. Mais s’il n’y a que des acrobaties sans histoire, les spectateurs vont vite décrocher.»

François Séguin compare d’ailleurs une saison de lutte à celle d’un téléroman. «De septembre à mai, les gens peuvent suivre des histoires où on retrouve des rivalités, des revirements, etc. Nous publions aussi sur Facebook ce qui s’est passé durant les combats. Pour que les gens puissent suivre l’évolution et leur donner le goût de venir.»

Le journaliste du Val-Ouest Alain Bérubé a lui aussi une double vie. Bien qu’il ne soit pas sur le ring comme lutteur, on l’y retrouve parfois comme présentateur. Ce qui sera le cas pour l’événement du mois d’août à Saint-Claude. «J’adore participer à des galas de lutte en tant qu’animateur. Je suis fan de ce sport-spectacle depuis ma jeunesse. C’est ma manière de contribuer à faire de ces événements un bon moment.»  (photo : gracieuseté)

L’histoire d’amour du Québec avec la lutte

Le Québec a une longue histoire d’amour avec la lutte. Une histoire que connait très bien Bertrand Hébert. Un passionné qui a roulé sa bosse dans cet univers en portant 1001 chapeaux : lutteur, arbitre, gérant, promoteur, journaliste, etc. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la question, dont le livre «À la semaine prochaine, si Dieu le veut! : l’histoire inédite de la lutte professionnelle au Québec».

Historien de la lutte professionnelle, Bertrand Hébert a publié plusieurs ouvrages sur cet univers.  (crédit photo : Éditions Hurtubise)

Bertrand Hébert raconte que la lutte en Amérique tire son origine des fêtes foraines et du cirque. Entre autres avec ce qu’on appelait les exhibitions d’hommes forts. Comme le fameux Louis Cyr (1863-1912), qui a retenu durant une minute quatre chevaux. Ou encore Victor Delamarre (1888-1955), capable de soulever un poids de 201 livres avec un seul doigt.

Dès le début du vingtième siècle, des lutteurs comme l’Américain Frank Gotch (1878-1917) ou le Français Henri Deglane (1902-1975) viennent au Québec participer à des combats.

«Il faisait plus d’argent que Maurice Richard»

Mais, selon Bertrand Hébert, ce qui fait véritablement «décoller» la lutte, au Québec, c’est Yvon Robert (1914-1971). Un lutteur, sous la tutelle du promoteur montréalais Eddie Quinn. Qui arrive sur le ring à l’époque où on commence à présenter la lutte à la télévision.

«On le surnommait le «lion du Canada français». C’est l’athlète québécois le mieux payé à ce moment-là. Qui faisait plus d’argent que Maurice Richard. Il remplissait le Forum, des stades de baseball, le parc De Lorimier, etc. Il représentait le succès d’un Canadien français. À une époque où c’était difficile de réussir pour les Canadiens français.»

Le lutteur professionnel Yvon Robert en 1948.  (crédit photo : La Presse / BAnQ)

Sherbrooke, important pour la lutte

L’Estrie n’était pas en reste de cette effervescence. Bertrand Hébert souligne que ce qui s’y passait à l’époque avait un impact partout au Québec.

«Sherbrooke était célèbre parce qu’on y trouvait les studios de télévision de Télé-7 [aujourd’hui TVA] où on enregistrait des matchs de lutte devant public.»

Article dans le «Télé presse» de La Presse concernant l’enregistrement de la lutte en studio à Sherbrooke, au début des années 1970.  (source : La Presse, 17 mars 1973, Télé presse (BAnQ)(

«Arrangé», la lutte?

La question qui brûle encore les lèvres de certains : «la lutte, est-ce que c’est «arrangé»?» François Séguin et Bertrand Hébert répondent tous deux par l’affirmative.

«La lutte a longtemps été vendue au public avec une face cachée. Faisant miroiter que c’était peut-être pour vrai. Les journalistes jouaient le jeu. Ça faisait partie du spectacle. Mais depuis la fin des années 1990, il n’y a plus vraiment de doute et il n’y a plus rien à cacher.»

François Séguin pointe que les prouesses physiques, elles, sont bel et bien réelles. Avec des conséquences parfois fâcheuses.

«On ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment. Si mon adversaire me prend dans ses bras et me lance en bas du ring, je tombe de dix ou douze pieds. Même s’il y a une technique, ça me fait mal pareil.»

Celui-ci s’est d’ailleurs déchiré le ligament d’un genou, il y a quelques années. Ce qui l’a mis hors circuit pendant environ un an.

Même si la lutte est «arrangée», on ne peut pas faire n’importe quoi, explique François Séguin.  (crédit photo : Martin St-Laurent)

Un grand exutoire collectif

L’amour du public pour la lutte proviendrait non seulement de son intérêt pour les performances, les personnages et les histoires. Mais aussi du fait qu’il peut, à sa manière, y participer. Comme un grand exutoire collectif. «Les spectateurs font partie intégrante du spectacle. Ils crient, lancent des injures, applaudissent, se lèvent ou scandent le nom de leur lutteur ou lutteuse préférés», relate François Séguin.

Bertrand Hébert est de cet avis.

«L’une des choses que j’aime le plus de la lutte «en personne», c’est le fait de pouvoir me défouler, crier et partager mon émotion. On ne peut pas faire ça partout. Par exemple, on ne pourrait pas commencer à s’obstiner avec les personnages pendant qu’on assiste à la pièce de théâtre Les Belles-sœurs, de Michel Tremblay. Mais à la lutte, oui. La foule fait partie du spectacle. C’est un défoulement qu’aucun autre divertissement ne permet. La lutte, c’est le théâtre du peuple.»

C’est sûrement pour cette raison que l’homme de théâtre Robert Lepage s’intéresse à la lutte. Au point d’avoir conçu le spectacle SLAM!, en 2024. Où le ring devenait un lieu de rencontre entre la lutte, le théâtre et le cirque.

Le lieu de diffusion culturel Le Diamant, cofondé par Robert Lepage à Québec, va même jusqu’à présenter des matchs de lutte professionnelle de la ligue North Shore Pro Wrestling (NSPW).

Le lieu de diffusion culturel Le Diamant, à Québec, présente des matchs de lutte professionnelle de la ligue North Shore Pro Wrestling (NSPW).  (crédit photo : Elias Djemil)

«Il y a de plus en plus d’amour»

Le public est-il autant au rendez-vous aujourd’hui qu’il pouvait l’être à l’époque des frères Rougeau, de Mad Dog Vachon ou du Géant Ferré? Oui, réplique sans hésiter Bertrand Hébert.

«C’est vrai que la lutte en provenance des États-Unis a pris beaucoup de place. Mais certains événements, au Québec, peuvent attirer des foules de 2000 à 3000 personnes. Il y a de plus en plus d’amour pour la lutte. Parce que ça fait partie de notre fibre.»

En 2020, Bertrand Hébert et Pat Laprade ont publié un livre sur le Géant Ferré aux Éditions Hurtubise.  (crédit : Éditions Hurtubise)

 

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