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J’ai rangé les crayons, fermé les cahiers. La classe bien rangée était déjà prête pour demain. Comme une enfant, prête pour aller jouer, je l’attendais. Un ami. À l’heure dite, il était là. Même un peu avant. Dans le corridor qui fait comme un chemin entre les classes de la petite école, on a détricoté les avants, entremêlé les maintenant… on s’est raconté les maillages de nos vies d’aujourd’hui pour fermer les trous. Un bel assemblage pour garder au chaud les souvenirs du passé.

Puis, comme si le signal avait été donné, on a enfourché nos vélos et nous sommes partis. J’étais heureuse. Côte à côte, on a roulé. Il faisait chaud. Il faisait beau. On a roulé sur ce long ruban de terre qui coupe le village en deux. Comme dans les jeux de police et voleur de mon enfance. Sauf qu’on n’était ni l’un ni l’autre. Juste un peu en dehors. Une fin de journée empruntée aux journées pressées des débuts d’année. Une journée qui s’écrit dans la marge.

Il m’avait dit : « Je vais te montrer quelque part de beau. » On est arrivé. Il m’a dit : « C’est ici. » C’était un simple banc de bois avec un arbre en arrière pour l’ombre et puis un champ en avant. Et puis les montagnes sur la ligne du fond. J’étais d’accord. C’était beau. C’était vrai. J’ai reconnu sa poésie dans le fait de choisir un endroit comme celui-là. Juste choisir l’endroit c’est déjà faire du beau. On s’est assis un peu pour parler… se raconter. Lui qui maintenant écrivait sur ses jours d’avant. Avant qu’il ne devienne un nomade-écrivain à temps plein. Jouait le jeu sans se prendre au sérieux. Accumulait les minutes et les mots. Rigueur et discipline pour marquer ses jours du temps d’après. Temps où nos heures cessent de se soustraire et s’accrochent seulement au temps qui passe. Temps où les pages du calendrier pourraient bien nous servir à faire des avions en papier. Si l’on veut, on pourra les laisser vides. Mais lui, il jouait à se donner des défis, des exigences. J’enviais sa motivation et sa détermination. J’enviais ce jeu où le fruit du travail ne se capitalisait pas en intérêts. L’important c’est de le faire. Ça semblait gouter bon.

Je lui ai raconté mes maintenant. Ceux qui m’appelaient, m’inspiraient… me faisaient peur aussi un peu. On en avait quelques-uns en partage, d’autres en étonnement. Je lui ai confié mes hésitations. Comment, je tournais en rond autour de ce qui me faisait envie à moi. Comment, mes maillages s’étiraient et laissaient s’échapper une part de mes envies, traçant peu à peu un enchevêtrement de nœuds.

Sur ma table de travail, il y a des bouts de papier déchirés avec des morceaux de phrases. Mots glanés à des paysages du dernier été. Il y a des bouts de laine et des ficelles pour attacher les choses entre elles. Y’a des photos de vieilles portes, des photos de cloches et de visages remplis de ridules qui rappellent les chemins de mes voyages passés. Sur ma table, il y a des empilades de roches et de bouts de bois. Quelques pétales séchés, des brins d’herbe… de la mousse d’un vert profond, des petites algues séchées et des morceaux de corail fragile. Il y a de la lavande sauvage qui a gardé ses petites boules d’un vieux rose d’antan. Toutes ces choses qui attendent que j’en aie fait le tour. Toutes ces choses que je contourne. Elles attendent patiemment comme on attend d’entrer en soi, elles sont dédiées à devenir quelque chose. En soi, c’est déjà joli. Possibilité en devenir. Il m’a dit : « Tu peux continuer de tourner autour, mais à un moment donné, c’est bien aussi d’y aller. » Il y a toujours deux moments, celui d’avant et celui d’après. L’un et l’autre s’imbriquent et s’emmaillent l’un dans l’autre pour tracer le présent. C’est un peu de la magie… presque de l’alchimie.

Et puis, doucement, le soleil a commencé à descendre pour colorer notre banc de sa lumière dorée. On est repartis. Je suis revenue une autre fois pour m’asseoir sur le banc de Nicolas. Le paysage avait changé. L’automne avait coloré tous les arbres des alentours. Il n’y avait plus autant d’ombre. Tout se préparait pour le long hiver. Les outardes en partance le savaient. Le temps, lui, allait par en avant. J’ai repensé à notre conversation. « Tu peux toujours… » Depuis, j’avais relu ce que j’avais écrit sur le petit bout de papier déchiré. J’ai trouvé ça beau. La mousse avait laissé des petits grains ici et là. Rien n’est immuable. Va bientôt commencer à défaire des nœuds.

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