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Au cœur de l’hiver 2023, Samuel Lalande-Markon se lançait dans une épopée inédite : parcourir à vélo et en ski le Québec dans son axe vertical, de son extrémité méridionale jusqu’à son point le plus au nord. L’expédition terminée, 90 jours et 3000 kilomètres plus tard, l’aventurier et auteur se trouvait au début d’un nouveau voyage, littéraire celui-là.

À mi-chemin entre le récit d’aventures et l’essai, Marche au pays réel relate certes la progression de ce périple improbable réalisé en tandem avec Simon-Pierre Goneau. Mais il témoigne aussi de la rencontre avec les communautés cries et inuites, remet en question les frontières et la toponymie de ces lieux qui, bien qu’ils appartiennent au territoire québécois, semblent parfois étrangers à notre imaginaire. Combien d’entre nous peuvent situer sur une carte les villages de Chisasibi, d’Umiujaq ou encore de Kuujjuarapik ?

« Le projet d’écriture est devenu pour moi le prolongement direct de l’aventure », raconte au Devoir le jeune quadragénaire, à qui on doit également La quête du retour (Les heures bleues, 2021), qui relatait son parcours de Montréal à Kuujjuaq réalisé à vélo et en canot en 2018.

Si lutter contre les éléments dans l’immensité de l’Arctique en charriant derrière soi un traîneau chargé de plusieurs kilos d’équipement peut sembler assez éloigné de l’écriture d’un essai sur un ordinateur personnel, cela n’empêche pas Samuel Lalande-Markon d’y voir des parallèles.

« Ce sont des processus différents, mais avec plein de points en commun : la rencontre de l’inconnu et de l’altérité, la rencontre avec les gens, que ce soient les autres auteurs qui nourrissent ma réflexion ou les personnes que j’ai rencontrées et qui m’ont parlé de leur territoire. »

« On peut même faire un parallèle avec le processus d’écriture : 75 jours d’écriture pure, de 8 h à 5 h chaque jour, ce qui a été nourrissant, mais exigeant physiquement », avance-t-il.

L’aventure de l’écriture

Même si la morsure du froid et l’épuisement des deux courageux se font sentir tout au long du récit, Marche au pays réel, contrairement à d’autres bouquins du genre, ne donne pas dans l’exaltation du dépassement de soi et des prouesses physiques.

L’ouvrage privilégie plutôt une exploration avisée des lieux et des communautés traversées, par le biais d’échanges doublés de réflexions profondes alimentées par des recherches littéraires et historiques.

Le lecteur y découvrira la blancheur de la banquise et la majesté du bœuf musqué, mais aussi la poésie de Pierre Nepveu (à qui le Pays réel du titre fait un clin d’œil), le cinéma et les écrits de Pierre Perrault ou encore la prose de Gabrielle Roy et de sa Montagne secrète. Même Philippe Aubert de Gaspé et ses Anciens Canadiens viennent y faire un tour, aux côtés du défricheur Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie.

Dans cette aventure littéraire, « il y a vraiment une volonté d’embrasser plus large, de penser à la collectivité et à la valeur symbolique très forte de cette traversée du territoire », explique Samuel Lalande-Markon.

Un symbole qui n’était pas nécessairement présent au moment où l’on enfourche son vélo pour affronter des températures sous la barre des -30 °C ou quand on monte sa tente sur les glaces de la baie d’Hudson.

« Je suis d’abord un aventurier. J’aime le risque, l’aventure, l’inconnu. Donc, au début, je pense que la charge symbolique n’était pas si présente. Et puis, elle est venue par la force des choses. Et elle s’est amplifiée encore plus par l’écriture. »

Angle mort

Marche au pays réel, qui est aussi l’objet d’un documentaire réalisé par Marie-France L’Ecuyer à l’affiche le 12 décembre, remet aussi en question notre rapport trouble avec les communautés autochtones de ce Grand Nord québécois, que ce soit avec les Cris de la Baie-James ou avec les Inuits de la baie d’Hudson.

Des communautés présentes depuis des siècles, voire des millénaires, sur ce vaste territoire qui représente 55 % de la superficie de la province, mais qui restent largement méconnues pour la population et le gouvernement du Sud.

« La réalité géopolitique, c’est que le Nord [le district de l’Ungava] est intégré au Québec en 1912 seulement, rappelle Samuel Lalande-Markon. Et pendant 55 ans, le gouvernement québécois n’y a pas exercé d’influence. Donc, forcément, l’Inuit n’appartient pas à la culture populaire. »

Celui qui est aussi un musicien accompli prend ainsi un malin plaisir à disséquer la toponymie des contrées nordiques qu’il traverse, où, souvent, les noms autochtones ont été remplacés par des toponymes coloniaux britanniques, français ou même… québécois.

Il donne en exemple le cas du village de Kangiqsujuaq, renommé Sainte-Anne-de-Méricourt en 1961 par un État québécois en pleine Révolution tranquille, ou du cap Wolstenholme, le point le plus septentrional du Québec, nommé ainsi par l’explorateur Henry Hudson en l’honneur d’un obscur commerçant londonien qui a financé son expédition.

Le nom inuit Anaulirvik, qui désigne la façon d’abattre les oiseaux des environs à coups de bâton, a été effacé des cartes officielles pendant longtemps, mais est demeuré en usage pour les habitants du territoire. Une forme de dépossession qui n’a plus lieu d’être, selon l’écrivain-explorateur.

« C’est difficile de croire qu’un toponyme qui est hérité du XVIIIe siècle, du XIXe ou parfois même du XXe siècle devrait avoir préséance sur une manière de nommer le territoire, avec une valeur descriptive, dans une langue autochtone », explique Samuel Lalonde-Markon.

« [La toponymie autochtone], c’est une richesse. Je ne vois absolument pas pourquoi on devrait se priver de ça. Même si on va plus loin, ça devrait être vraiment valorisé par la collectivité québécoise. »

Voilà peut-être une manière douce de détricoter les liens de subordination tissés par la colonisation et de peut-être inviter les Québécois à s’intéresser davantage à leur nordicité.

Car comme le rappelle Samuel Lalande-Markon, le Québec, à l’exception d’une mince bande de terre au sud du 45e parallèle, « est plus proche du pôle Nord que de l’équateur ».

À l’occasion du Salon du livre de Montréal, Samuel Lalande-Markon tiendra des séances de dédicace au kiosque des éditions XYZ les 21 et 22 novembre. Il prendra également part à un tête-à-tête avec Guillaume Hubermont (Côte-Nord. Une visite guidée sur la 138) le 22 novembre à 16 h 15.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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