Le documentaire «Carnets d’un grand détour», sorti en 2012, vient de parcourir un nouveau sentier. L’organisme Valcourt 2030 a choisi de présenter ce film le 1er avril dernier pour initier une conversation entre la réalisatrice Catherine Hébert, trois personnes originaires d’Afrique et le public.
Le film raconte l’histoire de Marc Roger qui a choisi de marcher avec un âne entre Saint-Malo (France), où ses parents sont enterrés, pour se rendre jusqu’à Bamako (Mali), où sa mère lui a donné naissance.
Discrètement, derrière sa caméra, Catherine Hébert suit pendant plusieurs mois le parcours de cet homme à travers le Maroc, le Sénégal et le Mali. Se faisant ainsi le témoin de rencontres surprenantes et inattendues.
Des questions encore d’actualité
Catherine Hébert reconnait qu’elle a vécu une «expérience peu commune» en parcourant ainsi les routes de l’Afrique.
«Quand les gens nous voyaient arriver à pied, ce sont eux qui venaient vers nous. Alors que d’habitude, dans un documentaire, c’est nous qui allons vers les gens. Ça crée des rencontres tellement naturelles.»
Elle se dit surprise de redécouvrir son œuvre après toutes ces années.
«J’avais oublié à quel point ce film parlait de questions qui sont encore d’actualité aujourd’hui. Comme par exemple la migration. Et ce, jamais de façon frontale.»

«Le cinéma est un vecteur de médiation culturelle»
Virginie Dubois, agente de rapprochement interculturel pour l’organisme Valcourt 2030, connait bien ce film car elle y a collaboré lorsqu’elle travaillait dans le milieu du cinéma. Elle croit qu’un documentaire comme celui-là est utile pour susciter des échanges au sein d’une communauté.
«Je suis profondément convaincue que le cinéma est un vecteur de médiation culturelle extraordinaire. Un film peut servir d’outil très puissant pour démarrer une conversation. Parce qu’on va chercher, par l’émotion, le cœur battant du public. Plutôt que des reportages qui font appel au cerveau cartésien. On devient alors beaucoup plus réceptif à l’échange qui suit.»
Bien que les sept municipalités de la région de Valcourt ne comptent, toutes ensemble, que 7161 habitants, on y dénombre environ une vingtaine de communautés culturelles, selon l’organisme. Ce qui a permis à Virginie Dubois de dénicher trois personnes en provenance des trois pays représentés dans le documentaire.
Selon elle, cultiver le rapprochement interculturel et le «vivre ensemble» se fait une personne à la fois. D’où l’idée de cet événement.
Force est de constater que la réponse du public était au rendez-vous. La salle du Centre culturel Yvonne L. Bombardier à Valcourt était bondée avec environ une cinquantaine de personnes.

«C’est l’amour qui m’a fait venir ici»
«C’était très touchant de regarder ce film. D’entendre l’accent de mes confrères sénégalais et de voir quelques images de mon pays. Ça a beaucoup changé depuis, mais j’arrive quand même à reconnaître certaines choses», a témoigné Pierre Raymond Faye, qui vit à Valcourt depuis trois ans.
Pierre Raymond Faye a raconté que les horizons sont parfois limités en Afrique, malgré toute la bonne volonté des gens.
«Vous pouvez suivre le bon chemin : aller à l’école puis à l’université. Puis vous retrouver quand même sans emploi. Comme si vous aviez fait toutes ces années de sacrifice sans que ça ne serve à rien. C’est un peu ce sentiment-là qui pousse des gens à aller ailleurs. Pour essayer d’aider leur famille à s’en sortir.»

La Marocaine Fatima Elboubakri a raconté que grâce à ses résultats académiques exceptionnels, elle a pu bénéficier d’une bourse d’étude pour quitter son village de montagne et aller étudier à l’université. Pour venir ensuite travailler au Québec en conception et simulation numérique en mécanique. Après s’être établie à Valcourt début janvier, son travail l’a amené à récemment redéménager dans la région de Trois-Rivières.
«Comme on voit dans le film, je me rendais à pied à l’école. Et quand je revenais, en fin de journée, j’aidais mes parents avec les animaux. Les enfants qui vivent dans les montagnes souffrent beaucoup.»

Le Malien Sam Kassoum Touré a quant à lui rencontré sa conjointe, une Québécoise, lorsqu’elle travaillait comme enseignante en Afrique. Il est ensuite venu vivre ici avec elle. «C’est l’amour qui m’a fait venir ici», résume-t-il avec le sourire.
Il ajoute, amusé :
«Lorsqu’on s’est rencontré, je disais à ma femme que j’aime le froid. Elle me répondait que je n’avais aucune idée de ce qu’était le froid. Lorsque nous sommes arrivés ici, je lui ai demandé : «Chérie, est-ce que ma bouche est en place?». Parce que j’avais froid à la bouche et aux oreilles.»
Sam Kassoum Touré a encore un souvenir encore très net de son premier contact avec l’hiver.
«Nous sommes allés loger chez mon oncle après avoir visité mes beaux-parents. À trois heures du matin, je me lève et je vois quelque chose tomber par la fenêtre de la salle de bain. Je ne savais pas ce que c’était. C’était tout blanc. J’ai ouvert la porte d’entrée et je suis allé voir ça dans la rue. J’étais tellement content que je suis ensuite rentré et j’ai réveillé ma femme pour lui montrer. Elle m’a répondu : «Chéri, c’est de la neige! Ne t’inquiète pas, il va y en avoir encore demain matin.»»

Démystifier l’eldorado
Pendant plus d’une heure, le public a posé de nombreuses questions aux membres du panel et à la réalisatrice. En profitant pour discuter de cet «eldorado» de l’Occident qu’on fait miroiter en Afrique.
«Le rêve qu’on nous a fait vivre, dans notre jeunesse, c’était que l’homme blanc égale la richesse. Lorsque j’ai voyagé pour la première fois en France, j’ai pu démystifier tout ça. Nous sommes tous des êtres humains. Chez nous, il y a des riches comme des pauvres. Et ici, c’est la même chose. Alors que l’image qu’on montre en Afrique, ce n’est que la richesse. On ne montre pas l’autre partie», a partagé un Sénégalais.

L’une des caractéristiques de ce documentaire est son rythme lent, où les silences sont permis. Ce que le public a apprécié. «Les choses vont tellement vite aujourd’hui. J’ai trouvé tellement magnifique que, dans le film, vous prenez le temps de vous arrêter. Les gens ne savent plus faire ça, ici au Québec», a dit une spectatrice.
Un propos corroboré par un autre homme d’origine africaine.
«En Afrique, les gens prennent le temps de s’arrêter. Les gens ont des défis, mais ils sont toujours ensemble et se rassemblent. Il y a la solidarité. On s’entraide. Alors qu’ici, tout le monde est en train de courir. Au lieu d’être sur le téléphone, tu pourrais aller cogner chez le voisin et lui demander : «est-ce que ça va?». Nous gardons contact avec les gens de chez nous pour aller chercher cette chaleur et cette humanité-là. Pour combler le vide et repartir de nouveau.»
Sam Kassoum Touré est allé plus loin dans cette réflexion. «Ma femme québécoise n’aimera pas ce que je vais dire. Ici, au moment où l’arbre commence à avoir des fruits, vous mettez une personne dans une résidence pour personnes âgées. Je trouve ça dur. Quand j’aurai cet âge, je ne veux pas aller dans une maison de retraite!»

«Le film présente des images de ma ville natale»
Une personne a demandé à la réalisatrice si, après toutes ces années, elle avait conservé des liens avec les personnes qu’on voit dans le film. Elle a répondu que non, compte tenu qu’elle croisait des gens au passage et continuait sa route. D’autant que les médias sociaux n’existaient pas à l’époque.
Surprise de taille, des membres du panel et du public ont alors témoigné qu’ils reconnaissaient des lieux et des personnes. «Je vous félicite pour ce film parce que les images nous font voyager vers notre pays d’origine. Il y a même des images qui ont été tournées dans ma ville natale!», a exprimé un Sénégalais présent dans la salle. Allant jusqu’à proposer à la réalisatrice de la mettre en contact avec deux des personnages du film, qu’il connait très bien.
Catherine Hébert était très satisfaite de cette rencontre chaleureuse avec la communauté valcourtoise.
«Mon moteur a toujours été d’aller voir comment les hommes et les femmes vivent sur la planète. Ça peut sembler un peu «quétaine» ce que je vais dire, mais je suis heureuse que ce film touche les gens et qu’il continue à faire du bien.»
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