De temps en temps, Réjean vient prendre un café. Malgré le passage des années, il trouve toujours le moyen de sortir de sa besace d’éleveur1 du nouveau à raconter. Le gros des naissances d’agneaux est derrière. Encore un mois et les rejetons auront été vendus à l’encan. Quelques mises-bas tardives sont encore à venir, mais en tout petit nombre. Cela lui laissera le temps de se préparer en vue des travaux d’été.
Avec plus de cinquante ans d’expérience dans l’élevage des vaches, particulièrement les « vaches à bœuf » et l’élevage des moutons, il a développé une sagesse rassurante et apaisante. Il s’en dégage une forme de capitulation, mais sans démission ni déprime. Plutôt une lucidité enrichie par le temps, sereine et résignée. On ne peut lutter contre la nature. Il faut s’en faire une alliée. Cultiver la patience qui nourrira le sentiment que l’on travaille avec elle. Il n’a pas besoin de le dire pour que l’on comprenne. Il lui suffit de nous faire le récit de ses jours. Il sait bien pour le climat mondial, il sait bien pour les guerres, il sait bien pour les atrocités. Mais il n’y peut rien. Il le sait bien aussi, trop bien même. Alors, il continue de faire son train matin et soir, soir et matin, de rendre service plus souvent qu’à son tour et de suivre la vie, sa vie, où elle le mène.
Il a un peu le même rapport à sa santé. Il sait pour les progrès de la médecine. Il sait pour les précautions à prendre. Il sait pour les soins et services existants. Mais il sait surtout qu’il a un travail à faire, des bêtes à nourrir et à soigner. Il a appris très jeune que le corps, laissé à lui-même, sait se remettre d’aplomb. Il suffit de lui en laisser le temps et de prendre son mal en patience. Il consulte au besoin, mais au besoin seulement. Je m’inquiète parfois pour lui, mais je dois reconnaître qu’il a le plus souvent raison.
Alors, j’essaie de m’imprégner de sa sagesse. Je me résigne à regarder vaciller les fondations et s’effriter les valeurs sur lesquelles j’ai voulu comprendre et construire ma vie. Trop de mes convictions et de mes certitudes sont remises en question. Je ne suis plus en mesure de m’impliquer autant que je le voudrais pour les défendre. Je ne me fais aucune illusion. Je suis bien conscient du poids de ma personne sur l’échiquier politique mondial et à plus forte raison sur le sort de la planète. Incorrigible, je demeure néanmoins habité par cette frustration.
Alors je désespère et pour sortir de mon sentiment d’impuissance et de ma désolation, je peste, intérieurement et autrement, je critique et condamne. « Y’a qu’que chose qui cloche là-dedans », chantait Boris Vian. Je réalise bien que ce qui porterait davantage fruit serait de m’imprégner de la sagesse de Réjean. Avec de la patience et un printemps complice, je devrais aller mieux.
Déjà, il y a mars ! Le mois dont on voudrait bien taire le nom peut-être. Il rappelle trop celui du dieu de la guerre et l’humeur belliqueuse mondiale qui prévaut. Et toujours ce foutu Donald qui en remet, qui s’en mêle et s’emmêle. Encore chanceux que, dans le climat nordique qui est le nôtre, mars soit annonciateur d’un redoux plus que d’un combat à poursuivre contre les imprévisibles assauts de l’hiver. Si ces derniers ont fait le bonheur de plusieurs, pour de nombreux autres, ils ont exigé une mise sur pause dans l’attente de temps meilleurs.
J’aime bien l’arrivée de mars et sa lumière. Le soleil est plus haut et se montre plus longtemps. L’autre après-midi, peu avant la brunante, l’ombre des arbres dénudés s’étirait sur une nappe de neige d’un bleu aussi bleu que celui du ciel. Tous deux se confondaient à l’horizon, tels des complices prêts à tourner la page et à changer le décor. Comme si la nature voulait séduire ce qui viendra reverdir cet étonnant mirage. Spectacle aussi étonnant qu’envoûtant. Envahi par une douceur printanière, je suis resté là, figé, à m’imprégner tant de l’âme que de la beauté de cet instant. Moment d’extase, étincelle d’espoir. Je me suis arraché de cette parcelle de paradis porté par une paix intérieure dont j’avais oublié la saveur.
Mars est un mois de transition, ni trop douce ni trop brusque, prémisse d’une profonde métamorphose. Il nous réserve toujours ses mégas tempêtes, notamment mémorables par l’imposante charge neigeuse qu’elles laissent derrière. Cette charge à la beauté éphémère a le mérite de répondre aux appels du soleil et de disparaitre rapidement dans un fugace ruissellement. Ainsi abreuvée, la végétation n’attendra plus qu’un peu de chaleur pour entreprendre son verdoyant tour de piste. Je le savais, rien que d’en rêver, je vais déjà mieux !
1 Élevées pour la viande, par opposition aux « vaches à lait ».














1 commentaire
Lyne L.
Ce texte m’a ramené à toutes ces années où j’ai été témoins de l’essence de ce texte. À travers les branches dénudées de l’hiver j’ai été témoins des allers et venus de Réjean dans la côte, l’odeurs de la bergerie au printemps et l’effervescence des naissances sans compter les commentaires de Réjean qui finissait en petit rire. Merci Michel et passes le bonjour à Réjean de ma part !