Présenté lors d'un évènement consacré à la crise du textile à Trois-Pistoles. Crédit Photo: Leo Moffet Magalie Morin, Initiative de journalisme local
{acf_vo_headline}

Cinquante-sept. Elles sont cinquante-sept personnes à le toucher, fascinées. Abasourdies. Ce jour-là, à Trois-Pistoles, les actrices et acteurs de la filière textile bas-laurentienne se sont réunis pour discuter d’un enjeu mondial majeur – l’océan de vêtements usagés –, mais tout le monde n’a d’yeux que pour un étrange objet, familier et pourtant intrigant: un mannequin de vitrine à la texture un brin irrégulière, blanchâtre.

Il pourrait passer pour anodin s’il n’incarnait pas à lui tout seul la problématique… il est constitué de retailles textiles disparates colonisées par un champignon.

Sophie Vachon, directrice du développement des affaires chez Co-Éco (Collectivités écologiques Bas-Saint-Laurent), observe la scène. Pour elle, cette réaction de stupeur – un étonnement collectif – est révélatrice. Derrière cet objet se croisent des enjeux régionaux, des gestes de laboratoire et une crise textile qui déborde largement des friperies. Le mannequin n’est pas qu’un prototype: il esquisse une forme de réponse.

Réalisé par Émilie Gingras Pilon, professionnelle de recherche chez Biopterre, un centre collégial de transfert de technologie (CCTT), à partir de retailles textiles de la friperie de l’Atelier du Partage.

Au royaume du trop-plein

Au sous-sol de l’Atelier du Partage, à Saint-Pascal, les sacs de vêtements à trier s’empilent, bien plus nombreux que les paires de bras bénévoles pour en venir à bout.

Les constats sont malheureusement toujours les mêmes, à l’ère de la mode jetable: une quantité ébahissante de ces textiles est trop usée pour être revendue ou trop abîmée pour être réparée, et la plupart des tissus, synthétiques, compliquent les choses lorsqu’il s’agit de leur imaginer une suite.

Bien qu’on maximise les efforts, «on estime qu’à peine 4 % des textiles déposés dans notre région ont une deuxième vie locale», s’indigne Sophie, s’appuyant sur les données du Portrait des textiles postconsommation du Bas-Saint-Laurent. En 2022, il était question de près de 6 500 tonnes de textiles jetées par les citoyennes et citoyens du Bas-Saint-Laurent – soit l’équivalent d’un demi-camion par jour qui fonce droit vers l’enfouissement.

Les volumes, écrasants, étouffent toute considération de réemploi. Et le trop-plein ne devient rien d’autre qu’une impasse matérielle.

Sauf pour Elodie Fortin, chargée de projet en valorisation des textiles à la friperie, qui entrevoit dans ce cul-de-sac le terreau pour explorer une voie marginale: la transformation des rejets textiles en objets durables. Elle ne s’attend pas à une solution miracle; elle cherche une piste.

Et c’est dans cet esprit qu’émerge celle des mycomatériaux.

La superstar du labo

À quelques kilomètres de là, Émilie Gingras Pilon, professionnelle de recherche chez Biopterre, un centre collégial de transfert de technologie (CCTT), avoue avoir été d’abord sceptique, à l’instar de sa collègue Kawina Robichaud, chercheuse, quand elle a vu débarquer Elodie avec ses poches pleines de retailles.

Comme les textiles modernes sont composés à 90 % de matières plastiques, truffés de colorants, d’anti-UV et de retardateurs de flammes, entre autres, elle affirme que ses champignons n’y verront pas de nourriture à leur palais. La tâche risque d’être trop grande et complexe – voire irréaliste – pour la plupart d’entre eux.

Mais Biopterre aime les défis autant que le champignon-vedette de sa «cellule myco», alors le projet va de l’avant, grâce à des subventions.

«On a testé plusieurs champignons, mais le ganoderme… il est d’une patience incroyable», s’émeut Émilie. «Il ne dégrade pas tout, mais il enveloppe, il lie, il rend cohérent ce qui était épars. C’est pour ça que c’est principalement lui qui est utilisé pour fabriquer des mycomatériaux partout dans le monde. Il sait très bien agglomérer.»

Alors, les chercheuses se lancent. Le textile (un mélange de coton, de polyester, d’élasthanne, de doublures en plastique et de fils composites) est d’abord broyé, stérilisé, puis inoculé avec une souche fongique (du mycélium de Ganoderma lucidum), mélangée à un substrat (de la criblure de grain), avant d’être incubée. Pour le champignon, c’est un buffet en grande partie indigeste. Mais malgré tout, quelque chose se passe.

«Il faut attendre, observer, ajuster, explique Émilie. Le mycélium oblige à ralentir. Tu ne peux pas le presser. Tu ne peux pas lui dicter un calendrier.» Travailler avec le vivant impose un autre rythme: le sien.

Le champignon avance là où il peut s’ancrer. Alors il compose. Il colonise, tisse, consolide. Ce qu’il ne transforme pas, il le tient ensemble. Au bout de quelques jours, un duvet blanc gagne du terrain. Et au cours de cette silencieuse digestion, un matériau prend forme.


Le textile (un mélange de coton, de polyester, d’élasthanne, de doublures en plastique et de fils composites) est d’abord broyé, stérilisé, puis inoculé avec une souche fongique (du mycélium de Ganoderma lucidum), mélangée à un substrat (de la criblure de grain), avant d’être incubée.

Un allié paradoxal

D’un test à l’autre, Émilie Gingras Pilon sèche, moule, réfléchit à des applications dans la vie de tous les jours. Inspirée par sa collègue Kawina qui a produit des boules de Noël exposées à la friperie, elle en vient à imaginer un prototype de panneau isolant.

C’est à ce moment que l’idée du mannequin s’est imposée. Sophie, aussi membre du groupe de travail se vêtir de FabRégion Bas-Saint-Laurent, y a vu un outil de médiation: une forme familière, capable de rendre visible un matériau encore abstrait. Le mannequin est moulé en couches successives et, peu à peu, une silhouette humaine émerge. Non pas comme un produit fini, plutôt comme une démonstration.

Lorsque l’objet est présenté publiquement, il raconte sans mots. Par sa texture, par son étrangeté, par l’impossibilité immédiate de deviner sa composition. Les réactions parlent d’elles-mêmes: «C’est de la magie», entendait-on à Trois-Pistoles.

Pourtant, ni Elodie ni Émilie ne nourrissent d’illusions. «Il faut être honnête: un mycomatériau textile ne sera jamais compostable. Le plastique reste là», s’excuse Émilie. Le champignon est donc un allié paradoxal: il transforme un déchet en objet, mais ne peut pas le ramener à la terre…

C’est en s’inspirant de sa collègue Kawina Robichaud, chercheuse, qui a produit des boules de Noël exposées à la friperie, qu’Émilie en est venue à imaginer un prototype de panneau isolant.

 

De la friperie aux murs des maisons

Désolée que ses panneaux isolants ne soient pas non plus homologables pour la construction, la chargée de projet de l’Atelier du Partage attend avec impatience les résultats de tests concernant le potentiel insonorisant de panneaux faits de mycomatériaux, leur plus récente innovation, à Émilie et elle.

À son sens, la recherche a sa valeur propre: «Ça nous permet de tester, de prendre des notes, de comprendre, estime-t-elle. On ouvre un espace de réflexion quand les déchets sont souvent déplacés hors du champ de vision.» Et étant donné qu’on pourrait habiller six générations avec tout ce qu’on a déjà produit en matière de vêtements, il est clair qu’on a besoin de solutions créatives si on veut en venir à bout un jour.

Sans effacer le problème des surplus textiles à la source, la voie des mycomatériaux peut être une avenue parmi d’autres. Ou, à tout le moins, une façon de se rappeler que la matière peut encore être travaillée autrement: de façon utilitaire et, si possible, durable.

À lire également

 

Laisser un commentaire

Oui SVP, inscrivez-moi à l'infolettre du Val-Ouest pour recevoir un lien vers les nouveaux articles chaque semaine!

À lire aussi