Se divertir en regardant un film… tout en ayant l’occasion de discuter de la mort avec un médecin. Voilà la proposition audacieuse que propose le Ciné-Club de Valcourt avec la projection, le 29 avril prochain, du film «Où vont les âmes?».
Ce mélodrame, réalisé par Brigitte Poupart, raconte l’histoire d’Anna, 18 ans, qui demande l’aide médicale à mourir. Une fois sa date choisie, il ne lui reste que 15 jours pour accomplir son souhait de revoir certains de ses proches avant de s’éteindre.
«Une beauté que je n’avais pas vue depuis longtemps»
«Nous sommes tous tombés sur le charme de ce film. Tout en se demandant si le printemps était une bonne période pour le présenter. Est-ce que ça allait être un peu trop triste? Finalement, ce sont nos cinéphiles qui ont tranché», explique Virginie Dubois du Ciné-Club.
L’organisation a demandé à l’assistance, en marge d’un film présenté en février, quels étaient leurs deux choix pour clôturer la saison. De telle sorte que «Où vont les âmes » a été choisi pour le 29 avril alors que «On vous croit » sera présenté le 27 mai.
Virginie Dubois confie que, de son point de vue, la réalisatrice touche ce sujet avec beaucoup de délicatesse.
«Dans ce film, on sent un grand souci pour la composition visuelle et la poésie. Il y a aussi une économie de mots. Ce qui fait que cette œuvre va au-delà de simplement raconter une histoire. C’est un film qu’il faut absolument regarder sur grand écran. Parce qu’il y a des images d’une beauté que je n’avais pas vue depuis longtemps dans le cinéma québécois.»

Opportunité de partager sur un sujet sensible
Elle croit que de regarder un film comme celui-là dans une salle, avec d’autres personnes, prend tout son sens.
«Il est possible qu’il y ait des gorges nouées, des yeux mouillés, peut-être même des sanglots. Mais c’est sain de vivre ces émotions au cinéma. Il y a quelque chose à la fois de sacré et de très libérateur d’être ému en groupe. Ça permet de vivre quelque chose qu’on ne pourrait pas vivre autrement.»
Compte tenu de la sensibilité du sujet, les administratrices du club ont voulu saisir cette opportunité pour susciter une conversation publique sur les questions de la mort et de l’aide médicale à mourir. C’est pourquoi elles ont invité le Dr Laurent Boisvert, praticien de l’aide médicale à mourir et président de l’Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité. Celui-ci s’entretiendra avec le public après le long-métrage.
«Nous travaillons très fort pour qu’il y ait une valeur ajoutée au Ciné-Club. Nous voulons que ces rencontres suscitent des échanges. D’autant plus lorsque nous invitons des experts, comme le Dr Boisvert. Le cinéma devient alors un outil de médiation culturelle», pointe Virginie Dubois.

«Je soulage de très grands malades»
Urgentologue, le Dr Laurent Boisvert a décidé de réorienter sa carrière pour se consacrer à l’aide médicale à mourir dès 2015, lorsque la pratique est devenue légale au Québec. «Quand la loi a été adoptée en 2014, j’avais interpellé le directeur général de l’hôpital Charles-Le Moyne, où je travaillais. En lui disant que nous devions être préparés parce qu’en 2015, il y aurait certainement une première demande d’aide médicale à mourir. C’est là que j’ai commencé mon implication active dans le domaine.»
Pour lui, la transition de l’urgence vers une autre pratique médicale était toute naturelle.
«J’en ai sauvé, des vies, comme urgentologue. Mais pas tous les jours. Ce que je faisais le plus souvent à l’urgence, c’était de soulager les patients. Et c’est ce que je fais aujourd’hui avec l’aide médicale à mourir. Je soulage de très grands malades qui font face à des souffrances physiques, psychologiques ou existentielles qui sont intolérables.»

Élargissement de l’aide médicale à mourir
Depuis un peu plus de 10 ans, le nombre de demandes d’aide médicale à mourir a considérablement augmenté. En 2015-2016, 63 personnes y ont eu recours. Alors qu’à la fin de l’exercice 2024-2025, c’était 6268, selon le plus récent rapport de la Commission sur les soins de fin de vie.
Le Dr Boisvert explique que les chiffres ont augmenté en partie parce que certains jugements ont eu des impacts sur la loi. Il donne comme exemple le cas de Jean Truchon et de Nicole Gladu, en 2021.
«Le Québec, dans sa loi, avait comme critère qu’on ne pouvait recevoir de l’aide médicale à mourir que lorsqu’on était en fin de fin. Le jugement Gladu-Truchon dit que la loi québécoise est inconstitutitonnelle. Parce que la Cour Suprême, dans un autre jugement concernant l’aide médicale à mourir, ne réfère pas au critère de fin de vie. Ce qui signifie que si une personne a une maladie grave, un handicap ou une condition grave et irréversible, avec des souffrances intolérables, elle a droit à l’aide médicale à mourir.»
Il ajoute : «Avant le jugement, on voyait beaucoup de gens avec des maladies comme par exemple un cancer en phase terminale très avancé. Ou encore des insuffisances cardiaques. Aujourd’hui, on peut voir des troubles neurologiques, des gens avec la sclérose latérale amyotrophique, la sclérose en plaques, le Parkinson, la démence, etc. Des gens qui ne sont pas en fin de vie.»
«Il n’y a aucun autre soin aussi surveillé»
Compte tenu du sérieux de chaque demande, le jugement clinique obligatoire de deux médecins est essentiel. «Tout le monde ne décide pas de la même façon. C’est pourquoi il est obligatoire et systématique qu’il y ait le jugement de deux cliniciens indépendants. C’est d’ailleurs le seul soin, dans le système de santé, qui exige ce critère-là. Chaque dossier est aussi évalué par la Commission des soins de fin de vie et des comités d’évaluation. Il n’y a aucun autre soin, dans le réseau de la santé, qui est aussi surveillé que l’aide médicale à mourir.»
Selon lui, contrairement à ce que certains voudraient laisser entendre, il n’y a pas de dérives dans l’aide médicale à mourir. «Une dérive et c’est 14 ans de prison qui attend le médecin. Après 10 ans, avec des centaines de milliers de cas au Canada, aucun médecin n’a été traduit devant son comité de discipline ou amené devant les tribunaux.»

«Pourquoi voulez-vous mourir?»
Lorsqu’il rencontre un nouveau patient, le Dr Boisvert lui pose systématiquement la question : «pourquoi voulez-vous mourir?». «Il faut que la personne soit capable de me l’expliquer. Je lui demande aussi : quand, où et avec qui? Parce qu’avec l’aide médicale à mourir, on doit fixer une date et une période de la journée.»
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, chaque décès se vit différemment.
«Il a évidemment pas mal d’émotions dans l’air. Mais parfois, ce n’est même pas triste. À titre d’exemple, une patiente avait eu un souper par jour, pendant trois semaines, avec tous ses proches. Le jour du départ, ils étaient réunis dans un chalet sur le bord de l’eau. Il y avait de la musique, les gens ont dansé, puis la dame est partie. Alors que d’autres fois, je me retrouve tout seul avec la personne qui va décéder. Mais c’est le choix du malade.»
«Vous savez, Docteur, ce n’est pas une décision facile à prendre»
Comment compose-t-il avec ce type de travail, qui implique la fin de la vie?
«Je n’ai pas les émotions dans le plafond tout le temps. Je soulage les gens depuis 40 ans. Là, ce soulagement entraîne la mort. C’est dur de voir des gens qui sont souffrants et en détresse. Quand une personne est rendue à demander l’aide médicale à mourir, c’est parce qu’elle ne va pas bien. Plusieurs malades me disent : «Vous savez, Docteur, ce n’est pas une décision facile à prendre ». Je partage leur point de vue et je le comprends très bien. Leur problème ne pourrait être réglé autrement qu’en faisant appel à l’aide médicale à mourir.»
Ce qui ne l’empêche pas de refuser, dans certains cas, l’aide médicale à mourir. Lorsqu’il considère, de par son jugement, que des patientes ou patients ne sont pas éligibles.
Accaparement des ressources?
Le Dr Laurent Boisvert tient à rappeler que l’aide médicale à mourir n’est pas une «solution de dépit». Et que les personnes ne décident pas d’y avoir recours parce qu’elles n’auraient pas accès à d’autres alternatives comme les soins palliatifs.
«Une très grande proportion des gens qui demandent l’aide médicale à mourir reçoivent déjà des soins palliatifs. Ils ne font donc pas une demande parce qu’ils n’en ont pas. Il faut aussi se rappeler que les soins palliatifs sont des soins de confort et de soulagement qui accompagnent une personne jusqu’à son décès. Si la personne ne souhaite plus en avoir, l’aide médicale à mourir devient une option supplémentaire.»
De même, il veut faire éclater le mythe que cela accaparerait des ressources du système médical.
«L’aide médicale à mourir est un soin ponctuel. Avec un début et une fin. Ça ne prend donc pas énormément de ressources. De plus, la majorité des médecins qui s’y intéressent ont mis fin à une pratique médicale très active pour se consacrer exclusivement aux soins palliatifs et à l’aide médicale à mourir. Plusieurs sont des préretraités. Ça n’enlève donc pas de ressources ailleurs.»
«C’est un privilège incroyable»
Le Dr Boisvert croit que l’aide médicale à mourir est désormais comprise et supportée par la majorité de la population. «Ça fait maintenant partie des choix de fin de vie. C’est un privilège incroyable.»
Il rappelle que dans les quatre années qui ont précédé la loi, tous les partis politiques avaient été capables de discuter ensemble de ces difficiles questions. Afin d’en arriver à un large consensus. Un rare exemple de collaboration parlementaire au-delà des lignes partisanes.
«Ce qui est intéressant, c’est que nous avons été capable d’avoir une discussion citoyenne élargie sur l’aide médicale à mourir. Qui n’est quand même pas un petit sujet. Peut-être devrait-on avoir un jour une autre discussion transpartisane. Celle-là sur le système de santé que nous voulons nous donner au Québec.»
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