Lorsque le téléphone a sonné, Sarah «Bisha» Touchette en a presque perdu son nez de clown. On lui offrait de se joindre, pour quelques mois, au spectacle Drawn to Life présenté par le Cirque du Soleil et Disney, en Floride. En remplacement d’une des vedettes du spectacle. Pour cette artiste de Maricourt, en Estrie, la vie a rapidement basculé.
«Ça n’a pas été une décision facile à prendre. Mon fils, adolescent, vit encore avec nous à la maison. J’en ai donc longuement parlé avec mon conjoint, Alexandre «Alexo» Tessier. Qui est aussi mon partenaire de travail dans le duo «Alexo et Bisha». À un moment de la conversation, il m’a regardé tendrement dans les yeux et m’a dit : «Sarah, nous sommes rendus de grands garçons. Vas-y!» Ça m’a aidé à me détacher de mon rôle de maman pour me permettre d’aller vivre cette expérience.»
Un départ qui impliquait aussi de mettre temporairement sur pause ses implications en tant que directrice de l’organisme Le Vent dans les arts et de directrice artistique de Culture aux aînés. Sans compter tous les spectacles et ateliers offerts par l’entreprise qu’elle gère avec son conjoint, Les Productions Artista.
Des postes que son amoureux lui a gracieusement offert d’occuper temporairement. Question de lui permettre de se concentrer entièrement au spectacle du Cirque du Soleil. Ce qu’elle fait depuis le printemps dernier.

De Maricourt à la Floride
Comment cette artiste estrienne s’est-elle retrouvée sur la scène de cette prestigieuse salle de spectacle à Disney Springs?
Tout a commencé lors de vacances familiales en Floride, en 2024. Pour retrouver de nombreux amis là-bas. Dont plusieurs ont travaillé à ses côtés lorsqu’elle performait, de 2004 à 2007, puis en 2013, au sein du spectacle La Nouba du Cirque du Soleil.
«J’ai eu l’opportunité d’assister avec ma famille au spectacle Drawn to Life. À cette occasion, j’ai eu un beau coup de cœur pour Miss Hesitation. Qui est la vilaine de ce spectacle teinté de l’univers de Disney. J’ai dit tout bonnement à des gens du Cirque : «si jamais vous avez besoin un jour d’une remplaçante pour le rôle, ça pourrait m’intéresser.» Mais j’ai lancé ça en pensant que ça n’arriverait jamais!»
C’était sans compter sur le passage d’une cigogne dans la vie de l’artiste Emily Carragher, qui tient habituellement le rôle de Miss Hesitation. De telle sorte que le Cirque a dû trouver une remplaçante pour quelques mois.
Malgré la longue feuille de route de Sarah Touchette, elle a dû auditionner pour le rôle au même titre que d’autres candidates. Avant d’être finalement choisie.
«Au début, j’avais peur»
L’artiste de 47 ans s’est questionnée à savoir si elle serait capable de remonter sur les planches pour un spectacle d’une telle envergure.
«Je me demandais si, à l’âge que j’ai, je serais physiquement capable de faire dix spectacles par semaine. Soit deux par jour pendant cinq jours. Au début, j’avais peur. C’est un gros défi. Mais je me suis dit que si je n’essayais pas, je ne le saurais pas. Je ne voulais pas avoir de regrets. Parce que la vie, c’est précieux et il faut en profiter.»
En plus d’un maquillage de scène qui lui prend une heure et demie à tartiner, elle doit porter un costume de matières synthétiques qui pèse environ 18 livres (8,16 kilos). Un costume par ailleurs très chaud. «Je quittais le froid du Québec pour arriver dans la chaleur de la Floride, mais lorsque j’ai enfilé le costume, qui m’habille de la tête aux pieds, je me retrouvais à nouveau avec un habit d’hiver!», lance-t-elle en riant. Heureusement, ajoute-t-elle, que le théâtre est climatisé.
Pour relever cet immense défi, Sarah Touchette a pu compter sur ses décennies d’expérience.
«Lorsque j’ai performé pour la première fois pour le Cirque, j’avais 23 ans. C’est bien différent aujourd’hui. J’ai acquis un bagage et du savoir-faire. Je sais dans quoi je m’embarque. Il n’y a pas de surprise. Je suis arrivée avec une certaine solidité. Ce qui m’a permis de m’intégrer dans le spectacle après seulement trois semaines. Ce qui est très rapide.»

Un spectacle, 20 pays
La machine derrière Drawn to Life a de quoi impressionner. Une équipe de 84 personnes soutient les 72 artistes qui performent sur scène. Un milieu de travail composé de gens en provenance de 20 pays différents.
«Par exemple, il y a des artistes russes qui côtoient des artistes ukrainiens. Ça fait tellement du bien de voir que nous arrivons tous à travailler, à communiquer et à nous entendre ensemble. Je ressens beaucoup d’ouverture, de flexibilité, d’écoute et de respect. Même si nous avons des racines différentes, nous arrivons à nous unir pour faire un bon travail. C’est vraiment remarquable. Ça me donne espoir pour ce qui se passe dans le reste du monde.»
«Je suis hyper en forme»
Comment tient-elle la forme, après quelques mois à performer à ce rythme effréné? «Mon corps s’est adapté. Physiquement, je suis hyper en forme. J’ai perdu du poids et le cardio a repris le dessus.»
Il faut dire que les artistes du Cirque sont bien épaulés par une équipe de physiothérapeutes et de massothérapeutes disponibles en tout temps pour eux. «Nous sommes autonomes vis-à-vis de notre programme d’entrainement physique. Ce n’est pas obligatoire, mais tu as intérêt à le faire si tu veux toffer», fait-elle remarquer.
Avant chaque spectacle, en plus de sa période d’étirement physique, elle doit réchauffer sa voix, de la même façon qu’aurait à le faire une chanteuse. Ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant. «C’est un personnage très vocal. Pour ce rôle, je dois donc pousser ma voix.»

Apprendre à jouer la vilaine
Drawn to Life raconte le récit de Julie, une jeune fille de 12 ans qui a perdu son père, animateur chez Disney. Celle-ci découvre un cadeau inattendu : une lettre lui indiquant de terminer une oeuvre d’animation inachevée. Elle se lance alors dans une quête parsemée de souvenirs, où elle se connecte à ses ressources et son imagination. «Mon personnage est une grosse boule de papier. Qui essaie d’intimider et de faire douter la petite fille. D’où le nom : Miss Hesitation.»

Sarah Touchette souligne qu’elle a joué peu de rôles de vilaines jusqu’à maintenant dans sa carrière.
«Lorsque Emily Carragher m’a coachée pour le rôle, elle me disait que quand Miss Hesitation fait réagir les enfants, c’est bien. Parce que ça fait partie de la trame de l’histoire. Ce type de rôle, c’est loin de mes réflexes naturels!»
Elle tient d’ailleurs à souligner toute son admiration pour Emily Carragher. «C’est une artiste incroyable. Elle est vraiment bonne. Je ne suis pas ici pour apporter quelque chose de nouveau. Mais plutôt pour rester le plus près possible du personnage qu’elle a créé.»

Sarah Touchette confie qu’elle prend aujourd’hui plaisir à incarner une «méchante», après quelques mois à jouer le rôle. «Il faut dire que le personnage évolue durant le spectacle. Miss Hesitation finit par entendre son cœur battre pour la première fois. Ce qui lui permet d’ouvrir son coeur.»
De la vie rurale à la vie nomade
La Maricourtoise, habituellement bien ancrée sur son rang de campagne, a choisi d’expérimenter une vie nomade. Se faisant héberger par différents amis, au fil des semaines.
«Le fait que le contrat soit temporaire fait en sorte que je ne souhaitais pas louer d’appartement. D’autant que le coût des loyers est très cher. Ça me permet d’économiser des sous. En vivant de cette façon, j’ai l’impression d’être toujours en tournée. C’est la première fois de ma vie que je me sens aussi nomade, sans un pied à terre fixe. Ce qui est spécial.»
Cette maman dit se retrouver comme femme. «J’ai davantage d’autonomie. Je vis à mon rythme. Plutôt que d’avoir le réflexe constant de penser à ce dont ont besoin mes fils ou mon conjoint.»
Sarah Touchette apprécie aussi pouvoir renouer avec des collègues et amis qu’elle côtoyait à l’époque de La Nouba. Certains qui travaillent encore pour le Cirque. Et d’autres qui ont choisi de s’installer en Floride, après la fin de leur contrat. «Lorsque je suis arrivée, mes amis m’ont donné beaucoup de courage. Parce que c’était stressant de s’intégrer dans un spectacle déjà rodé.»

«Ça fait prendre conscience à quel point on s’aime»
Le retour, d’ici quelques mois, devrait se faire harmonieusement. Pour celle qui dit pleinement apprécier sa vie estrienne.
«Il y a un collègue qui m’a demandé : «quel serait ton travail de rêve?» Je lui ai répondu que je l’avais déjà, au Québec. C’est de travailler près des gens. Quand je fais des ateliers avec des tout-petits ou que je présente des spectacles avec des personnes âgées, ça me comble.»
D’ici là, elle sait qu’elle continuera d’avoir les blues, de temps à autre. «S’ennuyer et avoir le cœur gros, ça fait partie de l’affaire. L’important, pour moi, c’est que tous les miens restent en bonne santé. Moi inclus!» Son conjoint prend d’ailleurs soin de sa mère âgée. «Comme si c’était sa mère», partage-t-elle avec émotion.
Une situation qui lui offre une perspective inattendue.
«Les distances, c’est révélateur. Ça permet de confirmer des choses. Dans notre cas, ça solidifie notre famille. Et ça nous a fait prendre conscience, à mon conjoint et moi, à quel point on s’apprécie, on tient l’un à l’autre et qu’on s’aime.»

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