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J’ai attaqué gros. J’ai ouvert la porte du grenier de la bergerie où dormaient des trésors oubliés depuis belle lurette. Quand je dis trésors, je parle de ces objets dont la valeur tient à celle qu’ils prendront le jour où leur trouvera enfin un usage, une utilité. Et pour renforcer cette conviction d’une éventuelle plus-value, il suffit de garder en mémoire ces quelques réparations attribuables à ce bout de bois, à cette barre de métal ou à ce tuyau d’égout dont le diamètre et l’épaisseur correspondent aux normes jadis en usage. Le grand paradoxe dans cette histoire tient au fait que ladite plus-value ne se matérialise que si un problème survient. Et lorsqu’un tel malheur survient, il n’est pas dit que la mémoire se souviendra de l’existence d’un objet salvateur ou pire, de l’endroit précis où il pourrait bien se trouver dans l’imposante réserve. Qu’importe, toutes ces années, il demeurait rassurant de croire que je disposais d’une inépuisable collection d’objets salvateurs, fussent-ils aussi hétéroclites que surannés.

J’ai attaqué gros, mais avec la collaboration de deux aides efficaces, compréhensifs et soucieux de sauver tout ce qui pouvait encore l’être, notamment en ajoutant à leur propre collection. J’ai relevé le défi, je survis et m’en porte bien, voire mieux.

L’exercice m’a fait revivre ces journées passées avec les cousins à vider les réserves du grand-père Wilbrod. Important entrepreneur en construction, notamment d’églises, mais ébéniste aussi à ses heures, à qui on doit notamment les superbes boiseries intérieures du Château Dufresne, aujourd’hui propriété de la ville de Montréal et converti en musée1. Sa passion pour son métier non seulement l’aura suivi toute sa vie, mais elle aura laissé des traces dont j’ai encore en mémoire l’abondance. J’ai sans doute hérité un peu de son réflexe de collectionneur d’objets divers pouvant éventuellement servir !

À vrai dire, je ne sais quelle mouche m’a piqué pour que soudainement j’éprouve à ce point le besoin de me libérer du poids de l’accumulation aussi bien des objets que des souvenirs qui leur sont associés. Je vieillis certes, mais pourquoi maintenant, pourquoi cette urgence ? Le climat politique mondial ? Sans doute y est-il pour quelque chose. Je suis dérangé dans mes valeurs profondes. Comment continuer de croire à l’évolution d’une humanité vers plus d’humanisme ? Comment croire à la bonté, à la générosité, au partage ? Et même à l’amour ? Le mot est trop souvent galvaudé. L’attrait amoureux, transforme, transporte. L’amour physique assure la survie de l’espèce. J’aime croire que l’amour affection, l’amour tendresse, l’amour attachement de même que la solidarité humaine, jouent un rôle tout aussi déterminant dans l’atteinte d’une certaine pérennité humaine. Mais l’esprit guerrier, dominateur et contrôlant qui embrase l’horizon politique contemporain n’est pas rassurant. Simple période transitoire, comme tant d’autres, dans l’histoire de l’humanité ? Sans doute, mais aux effets tellement dévastateurs et aux conséquences à long terme tellement imprévisibles. À défaut de pouvoir mettre de l’ordre dans la ménagerie humaine, j’aurai fait le ménage de mon grenier !

Parti sur cette lancée, je compte m’attaquer à ce qui me tient lieu d’atelier au sous-sol. Ce ne sera pas facile. À la fois caverne d’Ali Baba tellement il s’y trouve une infinie diversité de petites, moyennes et grosses vis, de micro, petites et moyennes découpes de retailles d’aluminium, d’acier inoxydable, de cuivre, de fer, de minuscules, petits, moyens et gros tournevis aux pointes variées m’ayant permis au fil du temps de rafistoler à peu près tout ce qui peut se dérégler, se détraquer, se déglinguer dans une maison moyennement équipée. Chaque fois je peste contre l’obsolescence programmée d’un peu tout ce qui est mis sur le marché ou sur l’absence de pièces de rechange permettant de prolonger la vie de ces appareils qu’une culture de la consommation a rendus indispensables. Une fois mon sens critique satisfait, je m’attaque au problème en dissimulant l’indécent plaisir que je prends à réparer et, si possible, à améliorer le produit. Je suis alors d’une patience infinie, je ne pense plus aux misères du monde.

Ces sessions de travaux manuels ont aussi le grand mérite de me sortir de mes intérêts, préoccupations et engagements plus cérébraux, plus intellectuels. Quand mes neurones surchauffent trop, que je peine à cerner, comprendre et accepter les dérapages d’une humanité qui se cherche et trop souvent se perd, rien ne remplace une séance de bricolage pour me remettre d’aplomb. J’appréhende le moment où l’âge se faisant plus insistant, j’aurai de moins en moins accès à cette échappatoire salvatrice. Arriverai-je à développer cette sagesse que l’on associe à l’avancement en âge ? J’ai bien peur d’accuser déjà du retard. Mais tout compte fait, je m’en réjouis. Tant que je pourrai pester, gueuler, et critiquer, je me sentirai encore vivant !

J’attends l’été de pied ferme… mais l’espère tout de même pas trop chaud. Caprice de vieux grognon !

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