Entre les rangs de camerises du Blanc Marronnier à Racine, ça jase, ça rit et ça chante. En même temps, des mains s’affairent à récolter les petits fruits bleus, à peine plus gros que des bleuets. La ferme peut compter sur de précieux cueilleurs et cueilleuses dont l’un se déplace… en chaise roulante. En effet, le Racinois Pierrick Lapointe, malgré ses défis de mobilité, vient donner un coup de pouce à sa mesure.
Atteint d’une rare forme de dystrophie musculaire, la myopathie de Myoshi, Pierrick Lapointe en est à sa deuxième saison.
«Ça fait plusieurs années qu’on habite à Racine. Tous les ans, on passait en voiture devant la ferme et on voyait la pancarte qui indiquait la récolte de camerises. L’année passée, on s’est décidé et nous sommes venus essayer. On a ensuite demandé à José Larouche [la copropriétaire] si elle cherchait des cueilleurs pour l’entreprise. C’était d’abord un emploi pour ma fille, Éloïse, mais je me suis dit que je pourrais peut-être l’accompagner. Finalement, j’ai eu la piqûre!», partage-t-il.
Cette année, l’un de ses fils vient lui aussi faire son tour de temps à autre ainsi que sa conjointe.

Se rendre à la ferme… en chaise roulante
Deux jours par semaine, pendant la saison des récoltes qui s’étend de la mi-juin à la mi-juillet, Pierrick Lapointe part du village de Racine avec sa chaise roulante pour se rendre jusqu’à la ferme. Sa fille l’accompagne à pied. Un parcours sur l’accotement de la route 243, où les véhicules peuvent rouler jusqu’à 90 kilomètres à l’heure.
«Les automobilistes sont généralement assez respectueux. Ils vont se tasser, surtout s’il n’y a pas de trafic dans le sens contraire.»
Bien que la famille possède une voiture, celle-ci n’est pas adaptée. Ce qui limite son autonomie. Il a d’ailleurs lancé, l’hiver dernier, une campagne de sociofinancement pour le soutenir dans son projet d’achat d’un véhicule.
«Nous n’étions pas sûrs, au départ»
En toute franchise, José Larouche partage que son conjoint (Germain Cadotte) et elle ont été surpris par cette proposition inattendue. «Lorsque Pierrick nous a proposé de venir, en 2025, nous n’étions pas sûrs, au départ. On se demandait entre autres si la chaise roulante allait briser nos toiles de plastique au pied des plants. Mais on s’est dit : «on va essayer».»
Aujourd’hui, elle ne regrette nullement sa décision. Bien au contraire. Ce que confirme sa fille, Roxanne Cadotte, responsable de la gestion des cueilleurs.
«Avec Pierrick, ça va super bien. Ça fait deux ans qu’il vient. Il est très bon et fait très attention. On sent que sa famille et lui viennent parce qu’ils aiment vraiment ça. Ils sont très respectueux et je les adore. Je voudrais qu’ils reviennent tout le temps!»
José Larouche abonde dans le même sens. «Je sens que c’est important pour Pierrick de faire sa part pour la communauté. Je constate, lorsque je le vois travailler avec sa fille, qu’ils pensent l’un à l’autre. Ils ont une belle dynamique. Il s’est donné des moyens de bien fonctionner. Je trouve que c’est une belle personne et c’est agréable de jaser avec lui.»

Développer sa propre technique de cueillette
Puisqu’il ne peut se pencher jusqu’au sol pour cueillir les fruits dans le bas des camerisiers, Pierrick Lapointe a développé sa propre technique pour maximiser ses récoltes. «Je tire une branche vers moi et je la mets au-dessus de ma chaise roulante. Il faut faire attention parce que les fruits tombent lorsqu’ils sont mûrs. Je mets par-dessus mes jambes une «doudou» [couverture] pour récupérer ces fruits.»
Il apprécie ces deux journées en plein air.
«Venir à la ferme, c’est un travail, mais c’est aussi relaxant parce que c’est dehors. Le rendement que je vais offrir n’est pas dans la quantité, mais dans le fait de prendre le temps de complètement vider l’arbuste de ses fruits. C’est important, sinon les fruits vont pourrir sur le plant et seront perdus. Alors quand je suis devant un camerisier, je le déshabille.»
Les conditions météo les empêchent parfois de travailler, mais il prend le tout avec un grain de sel. «L’été, la pluie va être plus chaude. Alors on se secoue un peu et on continue. Après tout, les plantes ont besoin d’eau pour bien pousser.»

En chaise roulante depuis la COVID
Malgré sa maladie, diagnostiquée en 1998, Pierrick Lapointe a été en mesure de marcher et de travailler une bonne partie de sa vie adulte.
«Ç’a été long avant que je puisse savoir comment gérer ma condition dans le contexte du marché du travail. Par exemple, j’ai dû quitter un emploi parce que je n’étais plus capable de soulever des charges. Avec des physiothérapeutes, on a trouvé le bon dosage. Parce que si mes muscles travaillaient trop, ce n’était pas bon. Et même chose si je ne bougeais pas assez. Quand j’étais encore mobile, je m’entrainais. Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible.»
De fait, les choses se sont aggravées pour lui à l’automne 2020. «J’ai attrapé la COVID et ça m’a vraiment tiré du jus. Ça a empiré ma condition et après, je n’ai pas été capable de me relever.»
Il a mis au point une façon de se déplacer dans sa maison par transfert de poids, pour éviter de trop souvent demander du soutien à ses proches. «Déjà que mon épouse est aidante naturelle et en a beaucoup à faire. Mes enfants aussi. Alors j’essaie de ne pas leur en rajouter.»
Pour lui, conserver la forme est une priorité.
«Je me garde actif et je n’arrête pas. J’ai vu ce qui arrivait à des gens qui ont arrêté de bouger. C’est la falaise : on tombe et on perd ses acquis. Je veux éviter ça.»

«J’ai une belle vie, malgré la maladie»
Pierrick Lapointe porte un regard lucide sur sa condition.
«Je n’ai pas la même vie que les hommes qui sont sur le marché du travail, avec un emploi stable et un salaire régulier. Mais je fais quand même de petits travaux à partir de la maison, comme de l’entrée de données. J’apprends à vivre avec ma condition et j’ai une belle vie, malgré la maladie. Je suis entouré de trois enfants et d’une merveilleuse épouse.»
Il ajoute, un brin philosophe : «Tout le monde a des défis dans sa vie. C’est jusque que, dans mon cas, c’est plus apparent que les autres. De façon générale, j’essaie d’être positif, mais il y a évidemment des fois où c’est plus difficile.»
«Je trouve ça beau de voir des êtres s’épanouir»
Josée Larouche est d’accord. Tout le monde, un jour au l’autre, se retrouve face à des défis. Elle se dit sensible à ces situations.
«À titre d’exemple, une personne est arrivée ici et vivait quelque chose de difficile. On l’a accueillie pour travailler et j’ai vu, au fur et à mesure que la saison avançait, qu’elle était de plus en plus joyeuse et productive. Je trouve ça beau de voir des êtres s’épanouir à travers une «petite job» comme celle de cueillir des fruits. Notre ferme, ce n’est pas juste des fruits. Ce sont aussi des humains qui viennent partager. C’est sûr que ce sont des défis de gestion différents. Mais en même temps, ça rend notre travail plus humain et plus significatif.»

Elle tient d’ailleurs à souligner l’immense soutien de sa fille Roxanne, responsable de l’équipe de cueillette. Celle-ci met chaque année sur pause sa vie personnelle et ses trois autres boulots, dans la région de Coaticook, pour venir travailler aux champs pendant un mois. Sans elle, le couple ne pourrait arriver à tout faire. «Sa présence fait toute la différence du monde. Roxanne, c’est une mère poule. Elle a toujours été très empathique et elle prend soin de tout le monde.»

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