Le Val-Ouest

Chronique l’Avalé du Val – Un vent

Un vent

J’ai démembré la monture, l’ai empilée à l’arrière du Rogue de ma blonde, un petit tas d’os de métal sur le top des bagages: le cadre avec la chaîne lousse en premier, les deux roues ensuite pis la selle désentubée par-dessus comme une cerise sur le sunday (si vous acceptez l’image). J’ai dû « skouiser » un vieil oreiller entre les dents des pignons pis la tête de l’ado, histoire que ça saigne pas. On est parti ben paquetés comme ça, la porte d’en arrière fermait juste, on était à un Station-Wagon près de se retrouver au début d’un film comique des années soixante-dix.

On est sorti du Val sans arrière-pensée, parti vers l’Est sans regarder en arrière. On a filé jusqu’au Témiscouata. On a mis du gaz à Dégelis avant de montrer nos papiers au « check point » pis de traverser le Nouveau-Brunswick sans trop regarder personne dans les yeux, sans oser salir une seule table à pique-nique, en mangeant notre lunch, cachés en-dessous de la porte d’en arrière ouverte du Rogue dans la cour d’un dépanneur.  Disons que ça faisait bizarre. On a traversé le pont de la Confédération en pleine nuit, le policier Prince-Édouardien de l’autre bord nous a conseillé de filer jusqu’à Souris sans s’arrêter.  OK.

On a pris le traversier de nuit. Une gang de zombies masqués couchés un peu partout à deux mètres de distance.  Moi, j’ai dormi deux heures le haut du corps sur la moitié d’une causeuse, le bas appuyé sur une chaise. Mon bassin faisait le pont. Très confortable. Quand j’ai ouvert les yeux, la première chose que j’ai vue, dans le hublot, c’est le disque du soleil levant à moitié coupé par l’horizon lointain du large. Une belle « luck ». Je n’ai pas eu le courage de sortir sur le pont, j’aurais dû, mais j’étais trop poqué. L’ado, lui, avait dormi de tout son long sur une causeuse libre. Ma blonde est un genre de fakir qui pourrait dormir à poings fermés debout sur un clou.

On est arrivés à 7 heures, le soleil avait déjà posé sa lumière jaune matin sur le paysage. On retrouvait les Îles. Les buttes au loin. Les maisons éparpillées.  Les fils électriques. Les plages. Les falaises. Les criques. Les grottes. Les caps. La mer. Le ciel. Le « check-in » était à 16 heures.  Sans domicile, on a passé la journée à la plage de la Dune du Sud à l’abri du soleil dans une grotte, un peu comme Marie, Joseph et l’enfant Jésus. On a pu se rafraîchir dans la mer qui n’était pas si froide. Une sorte de baptême (tant qu’à y être). J’ai remembré mon vélo, pris le chemin des Montants qui va vers la Butte Ronde et me suis retrouvé dans la petite Irlande, dans des côtes, en pleine campagne, comme chez nous. J’ai retrouvé la Vierge Marie qui dormait la tête accotée sur le « coller » et l’enfant Jésus qui lisait ses mangas.

Un matin, très tôt, j’ai laissé la famille endormie dans l’appart pour me payer une ride de grand vent sur le chemin de la Martinique, la route qui relie, par la dune du Havre-aux-Basques, l’Île du Cap-aux-Meules à l’Île du Havre-Aubert. Un bras de sable de 15 km en pleine mer. Les « kitesurfers » déballaient leurs gréements. Je roulais vers la Grave avec un vent de face direct, fort, vrombissant et envoûtant. D’habitude, je déteste le vent de face, c’est une bataille.  Aux Îles, je l’aime, c’est une acceptation. J’ai roulé à l’horizontal sur mon vélo, les avant-bras appuyés sur le guidon. J’ai pensé au vent, qu’il fallait que j’écrive sur le vent.

Un autre jour, j’ai roulé vers l’autre bout, vers l’Île de la Grande-Entrée en passant par Pointe-aux-Loups et l’Île de Grosse-Île (Île de ci, Île de ça, Havre à ci, Havre à ça, Cap à ci, Cap à ça, Dune de ci, Dune de ça; ça vient mêlant, mais ça s’apprend).  À Grosse-Île, j’ai fait un croche vers Grosse-Île-Nord, un petit morceau de terre en forme de butte, tout modeste, qui m’a ému aux larmes je ne sais pas pourquoi. J’ai continué jusqu’au bout du boutte des Îles-de-la-Madeleine. Mon cousin Jean-François habite là, sur une terre de falaises rouges, de grottes, de criques et de plages cachées. On a pris une marche. C’est drôle, on s’est retrouvés dans sa forêt d’épinettes rabougries et tordues. C’était un beau moment. Je pense qu’on n’était pas seuls. On était avec nos pères.

On est de retour. L’ado est tout bronzé, les épaules encore plus larges et la voix qui déraille.  Ma blonde, elle, est splendide, gorgée de mer, de soleil et heureuse. Moi, je pense à ma chronique, à ce que je veux dire exactement. Je ne le cerne pas. Hier, je suis allé rouler au couchant, pas loin, icitte en arrière. Dans le rang 1, j’ai attrapé un ciel blond comme une plage qui magnifiait les deux silos jumeaux de la 243. J’ai monté ensuite le chemin Malboeuf très lentement, sans effort, vers la lumière. Mais comme d’habitude, c’est le vent qui m’a accueilli, un vent libre, un vent libéré de tout entrave. C’est le vent sur lequel je voudrais écrire un jour.  Un vent qui souffle dans notre pays comme le sang coule dans nos veines. J’ai senti que ce vent était le même que celui des îles et de la mer.

Je termine cette chronique un peu rebelle et indomptée.  Comme un vent que je laisse aller.

Nicolas Proulx, Racine, le 18 août 2020

lapromessedunord.com

 

 

 

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